18/09/2014

Chapitre I : Céline et Sylvain 1

          En cette matinée d'automne, le soleil avait tardé à se lever. Masqué par un brouillard tenace, l'astre du jour avait probablement décidé de s'octroyer une grasse matinée ou souhaité conserver, égoïstement, ses rayons bienfaisants qui auraient réchauffé une terre transie par une première nuit de gel intense. Le mois de novembre touchait à sa fin, sans le moindre avertissement, le givre avait fait son apparition, durant la nuit, figeant la nature sous un manteau tissé de fils d'argent. Silhouettes fantomatiques dont on devinait avec peine les traits, quelques rares passants bien emmitouflés émergeaient un bref instant de l'épaisse brume pour s'y refondre tout aussitôt, probablement des navetteurs pressés de gagner la gare, des enfants traînant sur le chemin de l'école ou des ménagères partant effectuer leurs emplettes.

Dans une chambre surchauffée de la maternité Sainte-Anne, Céline regardait le bébé endormi dans le berceau placé à côté de son lit. Eric était né au cours de la soirée précédente, bébé de près de quatre kilos. La jeune accouchée n'avait, pour ainsi dire, pas dormi. A son arrivée dans la chambre, au lieu de trouver le sommeil réparateur, elle avait été envahie, comme cela se présente souvent lors d'évènements familiaux heureux ou malheureux, par une onde de souvenirs qui lui avait rappelé les vingt-deux premières années de son existence.

Quatre ans auparavant, son père, bénéficiaire d'une mutation professionnelle, avait décidé d'installer son épouse et ses deux enfants dans cette petite ville de province dont il était originaire. A l'époque, on vivait encore une période de plein emploi et Céline n'avait eu aucune difficulté à se faire embaucher comme préposée à l'accueil de la clientèle dans un bureau d'assurances. Chaque soir, le travail terminé, la jeune fille adorait flâner par les rues et les ruelles à la découverte de cette ville d'adoption. Elle ne regrettait pas ce déménagement car la grande cité où elle avait vu le jour et où elle avait vécu les dix-huit premières années de son existence avait, peu à peu, perdu son charme. Ses habitants ne prenaient plus le temps de se rencontrer, de s'adresser un sourire ou un bonjour, encore moins d'échanger quelques banalités. Hommes et femmes étaient entraînés par un tourbillon, pressés par un métro à prendre ou une correspondance à ne pas rater, un enfant à aller chercher à l'école ou un repas à préparer pour un conjoint rentrant exténué autant par le travail que par les embouteillages.

Il était de plus en plus évident que l'Homme avait progressivement et inconsciemment oublié que vivre, c'était attacher une importance aux contacts humains. La communication entre les êtres faisait de plus en plus défaut. Les longues soirées d'été n'étaient plus prétextes à faire un brin de causette entre voisins, à se détendre sur le pas de la porte, à goûter au calme après une journée trépidante. L'envahissante télévision, qui depuis quelques années, squattait les salles de séjour, avait rapidement asservi les familles à ses programmes.

Georges, le père de Céline, était probablement un des derniers à résister. La "télé", comme on l'appelait déjà familièrement, ne s'installerait pas chez lui et ne remplacerait jamais les reposantes heures de lecture, les jeux de société, les concerts ou les émissions dramatiques écoutés à la radio.  Elle ne se substituerait pas aux longues conversations échangées sous la tonnelle du jardin aux soirs de canicule, une cruche de jus de fruit bien frais à portée de la main, elle ne bousculerait pas la tradition des soirées d'hiver passées auprès de l'âtre rougeoyant alors qu'un vent furieux secoue les portes et mugit dans la cheminée ou qu'une pluie battante s'écrase sur les vitres.

Le quartier où résidaient Georges, Amélie et leurs deux enfants, Céline et Séverine, avait perdu son âme, "chacun pour soi" tel était maintenant le principe qui semblait régir la vie de ses habitants. Portes et volets clos, dès la tombée du jour, comme une mère-poule, chaque maison prenait sous son aile protectrice ceux qui l'habitaient en se refermant, se racrapotant sur elle-même, afin de les isoler au mieux du reste du monde. On ne parlait pas encore d'insécurité mais, déjà,  chacun semblait la ressentir et s'enfermait pour la nuit dans le rassurant cocon familial.

"On aurait pu se faire assassiner, on aurait seulement découvert notre corps au petit matin".

Cette phrase, Amélie la répétait souvent, heureuse d'avoir trouvé un environnement quotidien où il faisait encore bon vivre.

(à suivre)

S.T. 18 septembre 2014.  

 

10:35 Publié dans Livre | Tags : autiste, histoire, fiction | Lien permanent | Commentaires (0)