12/12/2014

Faire face aux changements ! 57

             La vie est ainsi faite, rien n'est jamais figé, rien n'est immuable.

Après le retour de Céline à la maison, Eric dut faire face à quelques changements. Le plus important d'entre eux fut celui du transport vers l'institution. Convalescente de son embolie, la maman devait éviter les longs déplacements en voiture. On expliqua donc à Eric que, désormais, Sylvain le reconduirait ou irait le rechercher, seul, aux "Acacias".

Il sembla écouter avec attention et à la fin de cette explication, ses yeux allèrent de Sylvain à Céline et il s'adressa à sa maman :

              - "Et toi, qu'est-ce que tu vas fai'?"

En souriant, elle lui répondit :

              - "Pendant que papa va te conduire, moi, je vais nettoyer la maison !".

              - "Oui ?... tu vas faire la chambre d'E'ic ?". On le sentait quelque peu déstabilisé.

Le sourire qu'elle afficha en prononçant ces paroles eut le don de le rassurer. Pour désamorcer une angoisse, une attitude calme et souriante est la meilleure voie pour entamer un dialogue avec la personne autiste, mise en confiance et plus réceptive. A l'inverse, ne pouvoir se contrôler, lui montrer son agacement ou sa nervosité face à une situation perturbante, lui parler très haut et vite, voire la gronder ou la punir, tout cela accroît chez elle le sentiment d'inquiétude, déclencheur parfois d'une crise profonde. Cette connaissance ne peut être acquise qu'au contact permanent avec des personnes souffrant de ce syndrome. Aux "Acacias", le personnel qui s'occupait quotidiennement d'Eric, depuis son arrivée, l'avait très bien compris.

Chaque lundi matin, après le déjeuner, il s'habillait, prenait son sac et sautait au cou de Céline en lui disant :

               - "A vend'edi, maman... tu vas fai' la maison toute p'op'e ?".

Lorsque la voiture démarrait, jamais il n'oubliait de lui faire un signe de la main.

Parfois, en cours de route, Sylvain jetait un coup d'œil dans le rétroviseur et le voyait dormir, affichant un léger sourire, signe qu'il était parfaitement détendu. 

Les semaines passèrent, les événements du mois de janvier, lentement, s'estompèrent; Céline devait néanmoins rester sous surveillance médicale constante. Elle conserva de cet "accident de parcours", comme lui avait dit le médecin, une fatigue à laquelle elle n'était pas habituée par le passé. Celle-ci l'obligeait à fractionner ses différents activités et à prendre régulièrement des temps de repos !

Il n'était pourtant pas écrit que l'année se terminerait dans la joie et la bonne humeur.

En août, "Mame" eut un accident et subit une lourde opération. Eric dut s'habituer aux dimanches sans visite chez sa grand-mère. Si l'intervention chirurgicale fut une réussite, on se rendit vite compte que la vieille dame avait cessé de vouloir lutter, son moral était défaillant. Durant son hospitalisation, elle avait demandé à Sylvain et Céline de rechercher, pour elle, une maison de repos, elle ne se voyait plus vivre, seule, dans son appartement. Après de nombreuses recherches, ils lui trouvèrent un court séjour dans une maison réputée pour son accueil et les soins qu'elle prodiguait aux personnes âgées qui lui étaient confiées.

Lorsqu'elle découvrit sa chambre ouvrant sur un parc, spacieuse et lumineuse, elle se déclara satisfaite de l'endroit mais ajouta, l'air grave :

               - "C'est ici que je vais finir mes jours !".

Sylvain tenta de plaisanter en lui disant :

               - "C'est ici qu'on va fêter vos cent ans"

                - "Que dites-vous là, encore dix ans... ne me souhaitez pas cela !".

Dès qu'elle fut confortablement installée, ils informèrent Eric et allèrent la voir, un dimanche après-midi, emportant un gâteau pour ne pas déroger à la très longue tradition.

Eric marqua une hésitation au moment d'entrer dans la chambre. La porte ouverte, voyant "Mame' l'accueillir avec un sourire que Céline et Sylvain devinèrent forcé, il s'approcha d'elle mais ne l'embrassa pas ! Il regarda la pièce semblant s'interroger. Le fait qu'elle soit dans une chaise roulante ne lui échappa pas, ses yeux étaient obstinément fixés sur le siège mais, bizarrement, il ne fit aucune remarque. "Mame" avait pourtant pris soin, avant son arrivée, de recouvrir ses jambes d'une couverture prétextant qu'elle avait froid.

                - "Tu vois, c'est la nouvelle maison de Mame !" dit celle-ci.

Pour toute réponse, sa tête se tourna vers ses parents !

On se réunit autour de la table et Céline servit le gâteau. Pour la première fois également, Eric le mangea très lentement, plus préoccupé par l'environnement. Que pensait-il de ce changement ? En la regardant de ce regard profond, était-il conscient que sa grand-mère n'allait pas trop bien ?

Ni pendant la soirée, ni pendant la nuit, il n'évoqua cette visite comme il l'aurait fait quand il était plus jeune. Devant la télévision, il ne sembla pas s'intéresser au programme, perdu dans des pensées.

(à suivre)

T.S. décembre 2014  Toute reproduction non autorisée sans l'accord de l'auteur.

 

13:30 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

11/12/2014

Eric a trente-huit ans ! 56

             Deux années passèrent. En novembre, on fêta les trente-huit ans d'Eric, le cadeau le plus merveilleux leur était parvenu quelques semaines auparavant : l'examen semestriel réalisé par l'oncologue n'avait rien révélé d'anormal, le prochain aurait lieu un an plus tard.

Cette année-là, l'hiver fut bien plus froid que les précédents, la neige tomba entre la Noël et le Nouvel-An et, pour la première fois depuis bien longtemps, un gros bonhomme tout de blanc vêtu, une vieille écharpe autour du cou et deux boutons en guise d'yeux, se dressa au beau milieu du jardin regardant vers la maison de son air débonnaire. Eric était heureux !

Les routes étaient bien dégagées, en ce deuxième jour de janvier, lorsqu'ils le reconduisirent, aux "Acacias". Il n'y passerait d'ailleurs qu'une très courte semaine, le retour étant déjà programmé le vendredi suivant. Ainsi, toutes les conditions étaient réunies pour que le prochain week-end se déroule dans la continuité du précédent. Un événement allait pourtant contrarier profondément ce légitime espoir.  

Le samedi suivant, aux aurores, en le secouant, Céline réveilla Sylvain. Ouvrant les yeux, il crut dans un premier temps qu'Eric avait appelé mais il constata rapidement que sa femme était extrêmement pâle, la sueur dégoulinait de son visage, le souffle était court et elle peinait à se redresser. Il appela le médecin de garde qui arriva dans le quart d'heure. Son diagnostic fut très rapidement posé, il fallait la transporter de toute urgence en clinique. Pendant ce temps, probablement à cause de l'agitation qui régnait dans la maison, Eric s'était éveillé. Il se leva et vint auprès de Céline, le regard inquiet. Lui caressant la main, elle le rassura. Sylvain lui expliqua que sa maman allait partir en clinique tout en faisant référence à son hospitalisation passée.

Mise au courant, la direction des "Acacias" l'invita à ramener leur fils de façon à ce qu'il puisse rester au chevet de son épouse. La route lui parut extrêmement longue en raison de la neige qui avait recommencé à tomber et qui réduisait sa vitesse mais aussi de son impatience de connaître le verdict des médecins.

Silencieux dès le départ de la maison, Eric s'avança sur son siège et posa la main sur son épaule :

              - "Papa... Maman va gué'i, hein ?, C'est pas g'ave ? ...E'ic aime bien maman !".

Sylvain tenta de le consoler en lui expliquant que lui aussi avait été en clinique deux ans auparavant pour être soigné et qu'une fois guéri, il avait pu revenir à la maison. Il pesa chaque mot, le regarda en souriant afin de le rassurer mais au fond de lui-même, il partageait le même inquiétude que son fils.

Il mit pas moins de deux heures pour faire l'aller et le retour. Arrivé à la clinique, il se précipita au service des urgences où l'attendaient Frédéric Lamy et son épouse prévenus au moment du départ de Céline pour la clinique. Ils n'avaient pas l'air particulièrement sereins lorsqu'ils lui dirent que le médecin l'attendait.

               - "Votre épouse vient juste d'être transférée dans le service des soins intensifs, elle est victime d'une embolie assez sérieuse".

Sylvain se racla la gorge pour lui demander :

               - "C'est très grave ?".

L'urgentiste, l'air contrarié, lui répondit :

               -" Ce sont les vingt-quatre heures qui viennent qui vont être décisives. Je ne peux m'engager plus avant ! Disons que le diagnostic vital est quand même engagé".

A ces mots, Sylvain sentit le monde s'effondrer sous lui. Il pensa à Eric. Que deviendrait-il sans cette maman qu'il aimait tellement ? Comment allait réagir "Mame" qu'ils étaient parvenus à protéger lors de la maladie d'Eric ? Les questions s'entrechoquaient dans la tête, des centaines d'interrogations mais aucune réponse à leur donner.

Il fut autorisé à voir Céline durant quelques trop courtes minutes. Sous oxygène, perfusion et monitoring, elle eut la force d'esquisser un sourire et faiblement lui demanda si Eric n'était pas trop inquiet.

               - "Et Eric ?" parvint-elle à articuler faiblement.

Sylvain, ne voulant pas l'inquiéter, lui répondit qu'il était entre bonnes mains et que le personnel des "Acacias", comme à son habitude, saurait trouver les mots justes pour le rassurer s'il était par trop tracassé.

Avant de la quitter, il regarda discrètement les paramètres qui s'affichaient sur le petit écran : le pouls était rapide, le taux d'oxygène déficitaire par rapport à la normale, la tension était basse !  

Rentré chez lui, il ne mangea pas, il téléphona longuement au docteur Lambert qui lui remonta, quelque peu, le moral. La nuit, il ne trouva pas le sommeil, reprenant sans cesse un livre dont il abandonnait la lecture après quelques lignes. Au petit matin, il téléphona au service des soins intensifs et reçut des nouvelles plus rassurantes, la plus mauvaise période s'éloignait.

Le midi, il fut invité à dîner chez les Lamy, ces amis qui ne les abandonnaient jamais dans les coups durs.   

Céline resta deux semaines en clinique et rentra à la maison, à la veille du retour en famille.

Le vendredi après-midi, quand il vit Sylvain dans la cour de l'établissement, Eric se précipita sur lui et le serra fort dans ses bras.

               - "Maman va mieux ?" interrogea-t-il .

               - "Maman est rentrée à la maison comme je te l'avais dit" lui répondit-il.

Ce week-end là, Eric fut extrêmement calme, très câlin avec Céline, posant la tête sur son épaule, aidant son père pour les repas, un peu comme s'il voulait remplacer cette maman qui devait encore se reposer.

(à suivre)

T.S. décembre 2014  Toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

    

11:21 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)