26/11/2014

Noël heureux, Nouvel-An nerveux ! 43

Une fin d'année mémorable !

            A la "Villa des Rêves", les résidents avaient inauguré leurs nouveaux locaux au début du mois d'octobre. Lors du premier retour en famille qui suivit la prise de possession de ces nouveaux bâtiments, Eric ne manifesta aucune joie particulière. Sylvain et Céline s'attendaient à ce qu'il parle abondamment de ce changement sachant qu'ils avaient participé à la réalisation de ce transfert mais il n'avait pas l'air particulièrement satisfait du nouveau confort qui était le sien et celui de ses copains. Sur la balance, il accusait une quinzaine de kilos de moins par rapport au poids qui était le sien lorsqu'il avait quitté les "Jours Meilleurs". Son teint était pâle, les yeux cernés, il parlait très peu durant la journée mais les nuits étaient agitées. Les parents l'entendaient se tourner régulièrement dans son lit et celui-ci ressemblait à un champ de bataille au lever, couvre-lit et couvertures étant sens dessus dessous.

La fin de l'année approchait, d'ordinaire c'était une période qu'Eric aimait. Les cadeaux de Saint-Nicolas, le sapin et la crèche, les illuminations dans les rues lui apportaient cette joie partagée par tant d'enfants à cette époque de l'année. On lui parla des réveillons, des repas de fêtes, des visites de "Mame" et de Louise, une lointaine cousine qui venaient toujours les bras chargés de cadeaux. D'habitude à cette seule évocation, il aurait bondi de joie, cette fois, il avait l'air blasé. Promenant avec son père dans les rues de la cité, c'est à peine s'il levait les yeux au ciel pour admirer les guirlandes ou tournait la tête vers les étalages pour voir les bons gros Père Noël rougeauds faisant, inlassablement, le même signe de la main.

Durant les semaines qui précédèrent les vacances, ils se rendirent compte que l'adolescent était de plus en plus nerveux. Ils en parlèrent au responsable de l'institution mais celui-ci leur répondit que l'atmosphère particulière des fêtes de fin d'année contribuait certainement à l'apparition de ces petites perturbations relevées également chez d'autres résidents. Ils crurent entendre les paroles de l'éducateur des "Jours Meilleurs" rencontré un soir de janvier, une dizaine d'années auparavant.

               - "Il n'y a pas de quoi s'inquiéter" leur dit-il.

Joyeux Noël, Bonne Année !

La fête de Noël se passa calmement, Eric était heureux d'accueillir "Mame". Il déballa ses cadeaux et l'embrassa affectueusement, il avait retrouvé son sourire, celui des jours heureux. A la différence des années précédentes, il n'attendit pas le départ de cette dernière vers minuit et demanda pour aller se coucher. Il semblait très fatigué ! Durant la semaine, Sylvain et Céline furent obligés de faire de fréquentes promenades car il ne semblait pas trouver le rythme qui était le sien lors des vacances, rien ne semblait l'intéresser, il réclamait son lit dès le souper terminé !

Le jour de la Saint-Sylvestre, il se réveilla fort perturbé, il ne tenait pas en place, allant du salon à sa chambre, ne prêtant aucune attention aux activités que Sylvain et Céline lui proposaient. Il était totalement indifférent aux promesses d'un joyeux réveillon, d'un bon repas et de la venue de Louise. Soudain, il explosa :

               - "JE veux pa'ti', je veux aller à la Villa".

Ils avaient bien entendu, il y avait bien longtemps qu'il avait parlé de lui à la première personne, cela datait de son hospitalisation aux Noisetiers. Il répéta cette phrase plusieurs fois, saisit le sapin et le secoua.

                - "Il faut enlever çà, c'est fini Noël !".

Les parents eurent beau lui répéter que le soir on allait fêter la nouvelle année et qu'il ne restait que deux jours de congé, rien n'y fit, l'agitation enfla. Il fallut débarrasser, en un tour de main, crèche et sapin, enlever guirlandes et bougies, remiser le Père Noël au visage rubicond qui était finalement le seul à avoir garder le sourire dans cet environnement chahuté, secoué par un violent orage. Ainsi, quelques heures avant ce réveillon tant attendu, la maison reprit son aspect habituel.

Eric ne se calma pas pour  autant, il voulait absolument retourner dans son institution, enfilant son manteau, empoignant son sac pourtant vide, il se tenait dans le couloir, prêt à courir vers la voiture. En désespoir de cause, Céline prit contact par téléphone avec la "Villa des Rêves" où on leur conseilla de le ramener, ils abandonnèrent la préparation du repas pour le reconduire.

Mise au courant de l'état du jeune autiste, l'éducatrice de garde qui les reçut leur dit :

                  - "Notre petit ami a probablement entendu qu'on allait faire la fête car beaucoup de nos résidents sont uniquement retournés en famille pour la Noël et il préfère sans doute se retrouver avec ses copains. Si tel est le cas, c'est qu'il est capable dorénavant de faire un choix et cela doit être considéré comme positif. Il n'y a pas que papa et maman dans la vie... Eric, tu vas rester ici avec nous comme cela tes parents pourront réveillonner tranquillement !".

Cette remarque fit mal à Céline et Sylvain tout comme celle qui accompagna la dernière salutation :

                   - "Bon réveillon, quand même !".

Des mots qui leur parvinrent comme un gifle car leur envie de faire la fête s'était brutalement éteinte.

Il n'y eut point de veillée, point de souper, ils n'eurent même pas le cœur d'allumer la télévision. L'année devait se terminer dans la liesse, mais au rendez-vous de cette joyeuse nuit, il n'y avait que la tristesse. Dans les villes et les villages, on enterrait l'année dans la bonne humeur. Au loin retentissaient les feux d'artifice, des concerts d'avertisseurs de voitures, des cris de joie, tout cela laissa le couple indifférent. Ils auraient tant voulu qu'Eric puisse profiter de cet instant unique mais son état profondément perturbé en avait décidé autrement.

(à suivre)

T.S novembre 2014, toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

 

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25/11/2014

L'extension se termine 42

La satisfaction du devoir accompli !

Le chantier avait duré seize mois. A la fin de celui-ci, la conciergerie, le logement des domestiques et le garage avaient été reliés et totalement rénovés. Les résidents disposaient désormais de trois salles d'activité et d'un grand réfectoire, le personnel d'un espace de détente, le comptable et la secrétaire avaient chacun leur bureau situé de part et d'autre de celui du directeur. Après le déménagement, au sein du bâtiment principal, cinq chambres supplémentaires furent créées. Les parents qui avaient mené à bien cette entreprise étaient particulièrement heureux d'être arrivés au bout de leur challenge même s'il n'y eut pas de réception festive pour marquer la fin des travaux, ni même de remerciement pour le temps qu'ils avaient consacré à cette rénovation.

Ces nombreux mois passés au sein de l'institution avaient amené de nombreuses interrogations chez ceux qui participèrent à cette aventure. Ils constatèrent rapidement un manque de stabilité au niveau du personnel. Si, de mois en mois, des nouvelles têtes apparaissaient, d'autres disparaissaient tout aussi rapidement. Au fil du temps, l'accueil à leur égard fut de plus en plus réservé et si, durant les premiers mois, ils purent rencontrer leurs enfants durant quelques minutes pendant la journée de travail, ce petit moment sympathique et tant attendu fut soudainement supprimé. S'en étonnant auprès des responsables, il leur fut simplement répondu que cette décision avait été prise par la direction afin d'éviter la tristesse des résidents dont les parents ne pouvaient venir. Si telle était la raison, ils firent contre mauvaise fortune bon cœur tout en regrettant que ceux qui avaient refusé de participer, même ponctuellement à ce petit groupe, les privent également du bonheur que leur procurait cette rencontre.

Ce travail avait tissé des liens d'amitié entre les personnes qui y avaient participé et ils se réunirent régulièrement par la suite. Au cours d'une de ces soirées, on aborda le sujet des importants changements perçus parmi le personnel.

Le père de Yasmine prit la parole et dit :

                - "Je ne compte plus le nombre d'éducateurs et d'éducatrices que j'ai vu défiler durant notre présence à la "Villa des Rêves", des dizaines pour une dizaine de résidents".

Sylvain tenta de le rassurer :

                - "Il faut essayer de comprendre ces gens, ils font un travail ingrat et très peu reconnu. Cela ne doit pas être évident tous les jours, ils doivent faire face à de nombreux problèmes administratifs, aux troubles du comportement dont souffre la plupart des résidents, à des moments de crise qu'il faut pouvoir gérer avec toute l'énergie que cela exige. Les jeunes qui sortent des études et entrent là, se rendent parfois rapidement compte qu'il ne sont pas fait pour ce genre de boulot et repartent avant même la fin de leur stage. L'ancienneté dans la profession doit être rare car, sur le plan financier, ces maisons tirent bien souvent le diable par la queue. Toutes affichent un déficit plus ou moins important. Le secteur non-marchand est depuis longtemps le parent pauvre et est rarement valorisé par ceux qui nous gouvernent. C'est un secteur qui coûte plus qu'il ne rapporte, c'est probablement la raison pour laquelle il est délaissé ! C'est d'ailleurs à cause de ces budgets très tendus qu'on a fait appel à nous. Même si on ne le laisse pas paraître, je crois que cette aide a été appréciée".

En disant cela dans le but de convaincre les participants, Sylvain n'essayait-il pas tout simplement de se rassurer lui-même ? Tout au fond de lui, il pensait à Eric.

                 - "Cela doit être dur pour lui de nous savoir présents dans la maison et de ne pouvoir venir nous dire bonjour mais... l'a-t-on seulement averti que nous étions là ?".

L'inquiétude des parents toujours présente.  

Souvent, au soir d'une journée de travail, sur le chemin du retour, Sylvain et Céline s'interrogeaient sur l'organisation de cette maison. Lors de leur première visite dans cet établissement, tout leur avait paru si paisible, si bien ordonné, si rangé. Le directeur et son adjointe les avaient reçus amicalement, avec le sourire. Leur attitude empreinte de ce qu'ils croyaient être de la compréhension contrastait même avec celle d'autres directions qui les avaient accueillis fort administrativement. Avaient-ils été hypnotisés par le projet qui leur avait été présenté et qui correspondait à ce qu'ils attendaient pour leur fils, tout cela n'était-il pas trop calme, trop bien agencé, trop aseptisé ? Cet accueil n'avait-il pas été artificiel ? N'avaient-ils pas, à l'époque, visité une sorte d'appartement témoin censé appâter le visiteur ?

En réalité, Eric allait de moins en moins bien. Les derniers mois, il avait perdu énormément de poids. Inquiets, les parents avaient consulté un spécialiste qui n'avait pas trouvé de cause pathologique à ce profond amaigrissement. Il les aiguilla vers une cause psychologique. Ils s'en ouvrirent au responsable de l'institution qui pour toute réponse leur déclara :

                   - "Il n'est pas le seul à perdre du poids, il ne faut pas vouloir qu'il soit trop enveloppé. Si vous considérez qu'il est moins bien au niveau du moral, interrogez-vous... n'est-ce pas votre angoisse qui déteint sur lui ? Sentir ses parents angoissés le met très certainement mal à l'aise ! Je crois que c'est plutôt vous qui devriez consulter un médecin, vous devez vous détacher une fois pour toutes de votre fils, vivre votre vie, la sienne est désormais ici, ce n'est pas, comme vous semblez le considérer, sa seconde maison, c'est maintenant son lieu de vie principal !".

D'autres parents avouèrent avoir entendu le même discours, Mr. Dufaut aimait culpabiliser les parents. Cela devait faire partie d'une stratégie pour les éloigner peu à peu !

Quand il revenait en week-end, Eric ne refusait aucune nourriture, avalait de bon appétit tout ce qu'on lui présentait, ouvrait la porte du frigo à la recherche d'un yaourt ou d'un de ces desserts que lui préparait Céline et, avant de repartir le lundi matin, il avait toujours repris plus d'un kilo !

Consulté régulièrement par Sylvain et Céline, le docteur Lambert commençait aussi à se poser des questions au sujet de cet amaigrissement inexpliqué.

(à suivre)

T.S. novembre 2014. Toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

10:20 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)