27/09/2014

Chapitre III : "les Jours Meilleurs" 9

            Il fut convenu avec le directeur qu'Eric entrerait dès le lundi suivant aux "Jours Meilleurs", une école d'enseignement spécialisé fondée une quinzaine d'années auparavant. Le bus scolaire viendrait le chercher le matin et le ramènerait en fin d'après-midi. L'enfant s'habitua vite à ce nouveau mode de déplacement et s'intégra facilement au groupe. Tout au long de cette année, Céline et Sylvain furent conviés à des réunions individuelles avec le personnel éducatif en compagnie parfois du docteur Lambert, à des rencontres avec d'autres parents, à des fêtes ou des soupers.

Progressivement, un monde nouveau se révélait à eux. L'enthousiasme du personnel et l'impression de satisfaction affichée par leur fils les rassuraient, les aidaient à franchir ce cap très difficile.

A cette époque, il fut également nécessaire de rechercher un nouveau médecin de famille, celui qu'il avait choisi après leur mariage habitait désormais trop loin de leur nouveau domicile et ils sentaient une certaine réticence de sa part lorsqu'ils l'appelaient pour une visite. Leur choix se porta tout naturellement sur le praticien qui demeurait le village voisin. Ils le rencontrèrent un soir. L'entretien fut cordial mais lorsqu'ils abordèrent l'état de santé d'Eric, le jeune médecin resta un moment songeur et leur dit :

-    "Je voudrais être bien clair dès le début de notre relation, en ce qui concerne votre fils, vous devez bien entendu faire appel à moi pour des refroidissements, des maladies virales ou microbiennes, des petites blessures... mais... en ce qui concerne les problèmes ayant un aspect psychologique, je préfère que vous restiez en contact avec le pédopsychiatre mieux formé que moi pour traiter ce sujet".

Sylvain et Céline n'avaient nullement l'intention d'abandonner le docteur Lambert, toutefois, ils se demandaient comment ils pourraient, eux simples parents, poser , dans certaines situations, un diagnostic précis permettant de déterminer si les plaintes émises par leur fils avaient une origine physique ou psychologique. Il leur serait donc nécessaire d'acquérir une certaine expérience en ce domaine. Vivre avec un enfant handicapé exige une écoute attentive de tous les instants et celle-ci est plus difficile encore si des problèmes de communication viennent se greffer.

Un dimanche, Séverine, la sœur cadette de Céline, vint leur rendre visite. C'était une jeune femme blonde, à la chevelure ondulée, toujours vêtue à la dernière mode et exhalant un parfum acheté dans une boutique de luxe. Eric ne se précipita pas vers elle, il parut même indifférent à sa présence. Il ne la connaissait pratiquement pas, tout au plus l'avait-il rencontrée une ou deux fois depuis sa naissance, lors de réunions familiales. A la fin des études secondaires, Séverine avait épousé, à l'insu de sa famille, Pierre-Hubert, un homme issu de la petite bourgeoisie, un mari qui faisait le tri de ses amis et pour lequel beau-frère et belle-sœur n'étaient probablement pas représentatifs des critères qu'il s'étaient fixé. Elle annonça avec beaucoup d'emphase qu'elle était enceinte, que c'était le plus beau jour de sa vie et qu'elle souhaitait vivement que Céline soit la marraine de l'enfant à naître. Profondément surprise par pareille demande, Céline accepta néanmoins en pensant que la grossesse avait peut-être changé le caractère distant de sa sœur.

François-Hubert naquit au printemps suivant et on fit une grande fête. Lors de la réception qui suivit le baptême, parrain, marraine, oncles et tantes furent photographiés tenant le nouveau-né dans les bras.

-     "Sylvain, tu veux bien te mettre dans le couloir avec Eric, je vais fermer la porte quelques instants afin d'éviter les reflets" lui avait dit Pierre-Hubert l'emmenant en dehors du salon.

Sylvain et son fils se retrouvèrent ainsi, durant de longues minutes, à l'écart en compagnie du vieux prêtre, ami de la famille, qui avait officié. On s'était arrangé pour qu'ils soient absents de ce reportage photographique, tout au plus avaient-ils été tolérés à la cérémonie parce, vis-à-vis de l'homme d'église et des amis, il eut été difficilement concevable de se passer de la présence de l'époux et du fils de la marraine. Céline fut donc la seule photographiée en compagnie de son filleul et elle fut très attristée quand elle prit conscience de cette situation. Elle avait été naïve de croire que la maternité avait changé Séverine. Sa sœur continuait à faire des choix, à prendre ce qui lui convenait le mieux, à jeter le reste, elle semblait évoluer dans un monde artificiel au sein duquel le besoin de paraître prime sur toute autre considération.

-      "Encore un petit verre de champagne ?" proposa Séverine.

Sylvain refusa poliment prétextant qu'il conduisait, il demanda cependant un jus de fruit pour Eric, un peu oublié par sa tante depuis leur arrivée.  

-       "Oui, c'est vrai, je lui apporte un verre après avoir servi les autres personnes".

Quand ils quittèrent la réunion de famille, Sylvain ne prononça aucun mot pour ne pas amplifier la tristesse de son épouse et Eric ne manifesta aucune émotion particulière, il sembla même satisfait de retrouver sa maison.

Un mois plus tard, à la fin du mois de mai, Valériane prévint son fils que Lucie, sa grand-mère, était au plus mal. Le cancer dont elle souffrait depuis plus d'un an avait eu, peu à peu, raison de sa résistance. Depuis son hospitalisation, Sylvain allait lui rendre visite tous les jours. Il lui tenait la main, lui donnait à boire, lui remontait les oreillers, il n'oubliait pas tout ce qu'il devait à cette brave femme qui s'était si souvent occupé de lui quand sa mère et son compagnon étaient absents. Elle tourna son regard empli de bonté une dernière fois vers lui, comme si elle voulait s'imprégner une dernière fois de son image et rendit l'âme à Dieu. Pour la première fois, Sylvain avait été confronté à la mort d'un proche, il resta longtemps prostré et ne partit que sur l'insistance d'une infirmière qui lui dit :

-        " Ce n'est plus la peine de rester, les employés des pompes funèbres vont venir la chercher".

Etrangement, Eric ne fut pas bouleversé par l'absence de cette arrière-grand-mère qu'il rencontrait régulièrement. Il ne parla plus jamais de celle qu'il appelait "Granman" !

(à suivre)

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26/09/2014

Le temps de l'école maternelle (suite) 8

L'absence de psychologie démontrée par cette institutrice avait marqué Céline. En quelques semaines, c'était d'ailleurs la deuxième fois qu'elle avait été confrontée à un manque total d'empathie. Durant le mois d'août, quelques jours avant la rentrée des classes, elle avait fait la connaissance d'une de leurs voisines, Madame Dubois, gardienne d'enfants, un titre qu'elle tenait à mettre en évidence lorsqu'elle se présentait. Son fils était à peine plus âgé qu'Eric et, alors que la conversation s'était engagée entre les deux femmes, il l'avait appelé au fond du jardin. En lui offrant une tranche de pain d'épices, il se retourna vers Céline et lui dit :

-    "Madame, un jour, on va le mettre dans un asile de fous, il pleure tout le temps".

Loin de reprendre son fils, Madame Dubois, se permit d'ajouter en riant :

-     "Vous voyez, mon fils dit toujours directement ce qu'il pense, il tient cela de moi, il ne tourne pas autour du pot. Paul est charmant et....observateur, il ne lui a pas fallu longtemps pour remarquer que votre fils pleurait souvent le soir, on l'entend quand vous laissez la fenêtre de sa chambre ouverte. Je n'ai pas de conseil à vous donner mais il serait peut-être nécessaire de consulter un médecin, je crois qu'il doit avoir un problème !"

Céline fut sidérée par la remarque émise par ce gosse de quatre ans, était-il déjà capable de poser un tel jugement ou les paroles avaient-elles été suggérées par un adulte, en l'occurrence sa mère ? La friandise aux saveurs sucrées, petite douceur offerte à Eric, compensait difficilement le fiel des paroles. Pour éviter les conflits, elle décida de s'en tenir, à partir de ce moment, à de simples salutations. Cette période fut celle de pénibles découvertes car, désormais, Sylvain et Céline devraient faire face non seulement à l'incompréhension mais aussi à la bêtise et à la méchanceté de certaines personnes. Ils commencèrent à comprendre que la différence fait parfois peur ou engendre une forme d'agressivité chez ceux qui préfèrent ne pas y être confrontés.

Quand il rentra chez lui, au soir de sa journée de travail, Sylvain trouva sa femme en pleurs, elle lui fit part des propos de l'institutrice maternelle et ils prirent la décision de rencontrer, en urgence, le docteur Lambert.

Quelques jours plus tard, constatant la peine dans laquelle était plongé le jeune couple, le pédopsychiatre se dit qu'il ne fallait plus se voiler la face. Eric était différent des autres enfants, les parents le savaient déjà, et il serait mieux accepté dans l'enseignement spécialisé où l'apprentissage se ferait à son rythme. Il leur donna les coordonnées d'une maison réputée dans la région et promit de suivre leur fils régulièrement au sein de celle-ci.

Décrocher le téléphone et former le numéro de cette institution fut un moment difficile, il sembla aux parents qu'on était arrivé non seulement à un tournant dans la vie de l'enfant mais aussi à la fin des illusions entretenues jusqu'alors. Le sol semblait s'ouvrir sous leurs pieds. Eric allait être, dorénavant, classé dans la catégorie des personnes handicapées. Ils entraient dans un monde inconnu qu'ils allaient devoir apprivoiser et surtout... accepter !

A l'entretien téléphonique avec le directeur succéda la première visite de l'établissement. Ancien couvent entouré d'un grand parc, en cette froide journée d'automne ressemblant à celle de la naissance d'Eric, le bâtiment leur parut froid et austère, les couloirs n'en finissaient pas, toutes les portes étaient fermées, de temps à autres des cris, des rires ou des pleurs s'élevaient. Tout cela donna la chair de poule à Céline. Comment Eric parviendrait-il à s'intégrer au sein de cette maison? Etait-cela le milieu dans lequel il devrait vivre toute sa vie ? La porte de la classe ouverte, l'impression d'angoisse s'estompa légèrement, comme dans toutes les écoles, des dessins couvraient les murs, œuvres néanmoins abstraites, personnages aux têtes et aux corps allongés et aux bras démesurés, représentation d'une autre vision de la vie, perception des enfants qui s'y trouvaient. 

Marianne, l'institutrice les accueillit avec un grand sourire et les mit directement à l'aise. Quelle différence entre cette jeune fille à peine sortie de l'école et la vieille enseignante revêche qui avait chassé Eric de l'établissement scolaire précédent ! Elle leur expliqua le déroulement de la journée, présenta les cinq ou six garçons et filles qui formaient le groupe, Eric les regarda et sourit.

"C'est bon signe" nota Céline.

Sans se faire prier, il alla s'asseoir au milieu de ses nouveaux petits compagnons. Après quelques hésitations, certains lui touchèrent la main ou le visage, continuant à se balancer imperturbablement tout en émettant d'étranges mélopées, d'autres se montrèrent indifférents à l'arrivée de ce futur condisciple.

Pour qu'il puisse être inscrit dans l'établissement, il était administrativement obligatoire de déterminer le type de handicap dont il était atteint. Sur la base des déclarations des parents et du rapport du pédopsychiatre, après son passage au centre psycho-médicosocial, on le classa provisoirement dans la catégorie, un peu fourre-tout, des enfants présentant des troubles du comportement...

(à suivre)

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