30/09/2014

Chapitre IV : Eric aux "Brindilles" 11

           Le dimanche suivant, Eric souffla les six bougies disposées sur le gâteau d'anniversaire. La petite fête familiale à peine terminée, ils préparèrent les bagages. Céline préféra le plus au trop peu, tant et si bien que le lendemain, son départ pour les "Brindilles" ressemblait à un véritable déménagement. Assis sur la banquette arrière, l'enfant était casé entre sacs et valise. Après un accueil très amical, comme au premier jour de son entrée en maternelle, Eric quitta ses parents sans se retourner, regardant Marianne en souriant. Cette attitude détendue les consola un peu mais le voyage du retour fut marqué par l'émotion. Céline tentait difficilement de contenir ses larmes tandis que Sylvain luttait contre cette boule qui lui comprimait la gorge. Pour la toute première fois, le jeune garçon ne rentrerait pas le soir et la maison serait anormalement calme, désespérément vide. La soirée serait chamboulée.

Etre parents n'est jamais une mission facile mais lorsque ceux-ci doivent, en plus, faire face à la souffrance physique ou psychique de leur enfant, la tâche semble parfois incommensurable.

Pour Sylvain et Céline, les premiers jours furent difficiles, les communications téléphoniques se multiplièrent entre la maison et l'institution. On avait beau affirmer qu'Eric allait bien, qu'il était enjoué et avait de bons contacts avec les autres résidents, les parents pensaient que tout cela était dit pour les rassurer et que la réalité était peut-être toute autre. C'est donc avec impatience qu'ils attendirent le vendredi.

A leur arrivée aux Brindilles, ils inondèrent Marianne de questions :

Passe-t-il de bonnes nuits ? S'endort-il rapidement ? Réclame-t-il souvent sa maison ? Comment se déroulent les journées ? A-t-il été accepté par les autres jeunes ? ...

La jeune directrice les rassura, tout allait bien.  

Lors des semaines qui suivirent son entrée, les parents furent un peu désemparés, eux qui, depuis le jour de sa naissance, avaient consacré tous leurs loisirs à l'enfant devaient maintenant occuper ce temps libre. Qu'allaient-ils faire de leurs soirées ? Ils culpabilisaient au point qu'ils hésitèrent longtemps à se rendre au cinéma ou au restaurant. Pour les conforter dans ce sentiment, ils pouvaient même compter sur Madame Delrivière. Celle-ci avait déjà colporté aux quatre coins du village qu'ils avaient pris la décision de "placer" Eric afin de pouvoir jouir de plus de liberté et de tranquillité . "Placer", voilà un terme qui aura toujours pour eux une connotation péjorative car il signifie se débarrasser d'une personne gênante.

-       "C'est facile d'avoir des gosses et de confier leur éducation aux autres pour mener une vie sans problème, pour avoir son petit confort, pour pouvoir faire ses petites sorties. Moi, bien que je travaille, je suis encore capable d'élever mon fils" proclamait-elle à qui voulait l'entendre.

Sylvain passait plusieurs heures au bureau mais Céline restait seule toute la journée. Cette solitude pesa rapidement au point qu'elle décida de reprendre un petit travail de façon à pouvoir se distraire, à meubler ses longues heures de la semaine. Chercher un emploi ne fut pas une sinécure, on se souvient qu'elle avait remis sa démission à la fin de son congé de maternité afin de se consacrer entièrement à l'enfant. Quand elle se présenta à l'agence pour l'emploi, le préposé au service "placement" le lui reprocha presque :

-        "Si vous aviez remis des certificats médicaux, si l'entreprise, lasse de ces prolongations de congé, vous avait mise au chômage, vous auriez bénéficié, durant quelques temps, d'une petite rentrée financière non négligeable compte-tenu du problème de santé de votre fils et il aurait été plus facile, aujourd'hui, de vous trouver un emploi".

Les lois votées suite à la crise économique apparue à cette époque donnaient en effet la priorité aux personnes percevant des indemnités de chômage; des primes à l'embauche étaient d'ailleurs allouées aux entreprises qui les engageaient. Ayant rompu elle-même son contrat, la jeune femme n'avait pas droit au chômage ! Les démarches qu'elle avait entreprises auprès de différentes firmes avaient apporté la même réponse : elle répondait tout à fait au profil de la personne recherchée mais sa demande ne pouvait être prise en considération vu qu'aucune prime ne serait versée à l'entreprise pour son engagement.

L'employé de l'agence pour l'emploi ne pouvait qu'appliquer les lois qui avaient été votées, il avait l'air sincèrement désolé. Céline quitta le bureau profondément déçue. Elle ressortit de là sous accusation du délit d'honnêteté. 

Fatiguée d'essuyer des refus, elle décida de se recycler et s'inscrivit aux cours de promotion sociale, dans la section "informatique et secrétariat". Durant six mois, au rythme de quatre journées par semaine, elle se familiarisa aux nouvelles techniques. Absorbée par cette formation et au contact d'autres demandeuses d'emploi, elle n'eut plus le temps de ruminer le problème familial. A la fin de son stage, une association l'engagea à mi-temps, ce qui lui laissait la possibilité d'aller rechercher Eric, le vendredi après-midi.

(à suivre)

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28/09/2014

Des "Jours Meilleurs" aux "Brindilles" 10

La première année scolaire d'Eric aux "Jours Meilleurs" touchait à sa fin. Marianne, l'éducatrice avait tissé un solide lien avec le jeune enfant. Lors de la fête du mois de juin, elle rencontra Sylvain et Céline. Après avoir évoqué les nombreux progrès qu'il avait fait, elle leur fit part d'une nouvelle importante, elle avait accepté la proposition d'une association et partait travailler dans une maison destinée à accueillir uniquement des enfants qui, comme leur fils, présentaient des troubles de la communication et du comportement. Cette information bouleversa les parents. Les dix mois qui venaient de s'écouler leur avaient permis de retrouver une certaine stabilité. Ils s'étaient peu à peu habitués à ce nouveau rythme journalier et avaient constaté, jour après jour, l'inattendue complicité qui s'était établie entre l'enfant et la jeune enseignante. Tout commençait à être pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.

A l'issue de cette brève conversation, ils étaient, à nouveau, confrontés à un choix pour l'avenir de leur fils. Fallait-il privilégier l'institution ou la personne ? Eric devait-il déjà quitter les "Jours Meilleurs" ou y rester ? Un élément fit pencher la balance : si Eric suivait son éducatrice, il devrait impérativement vivre la semaine en internat car la distance entre l'institution et le domicile ne permettait plus un retour quotidien. Le garçonnet avait à peine six ans et l'idée de la séparation fut déterminante dans le choix qu'ils firent. Jamais, ils ne pourraient vivre sans lui du dimanche soir au vendredi après-midi. C'était plus qu'une semaine, cela leur semblait, un siècle, une éternité. Avec énormément de regrets, ils déclinèrent la proposition de Marianne et lui souhaitèrent bonne chance dans sa nouvelle entreprise. Ils avaient le cœur serré au moment de la quitter, car, en quelques mois, la jeune fille avait tant apporté à Eric.

Au mois de septembre, le garçon débuta ainsi une seconde année scolaire au sein des "Jours Meilleurs". Très rapidement, les parents constatèrent un changement de comportement, le matin l'arrivée du bus n'était plus attendue avec impatience, il ne souriait plus, il semblait abattu, sans entrain, le visage était pâle et il se mit même à perdre du poids. Ils comprirent que l'absence de Marianne le plongeait dans la tristesse comme lorsqu'on perd un être cher. Toute son attitude trahissait ce qu'il était incapable d'exprimer par des mots.

Ils attendirent quelques semaines avant de s'en ouvrir au docteur Lambert. Après avoir longuement réfléchi, celui-ci leur suggéra de rencontrer rapidement l'ancienne éducatrice car, pour lui, le lien avec la personne était plus important que celui qu'il avait tissé avec les murs de l'institution. Ils renouèrent le contact avec Marianne et celle-ci les convia à visiter l'ancien internat reconverti en maison d'accueil pour psychotiques (un terme qu'on utilisait encore à l'époque pour les jeunes souffrant d'un trouble du comportement). Aux alentours, espaces labourés et collines boisées donnaient à cette demeure campagnarde un aspect paisible. On était au début du mois de novembre, une brume flottait au ras des champs et des prairies, stagnant au creux des vallons, laissant les crêtes découvertes, donnant au paysage un allure fantomatique, presque irréelle.

Le médecin avait eu raison, dès qu'il l'aperçut, Eric courut vers Marianne et se pendit à son cou. On visita le vieux bâtiment, la cuisine où mijotait le repas de midi, la salle de séjour où les résidents dessinaient, les salles d'ergothérapie et de kinésithérapie, le dortoir qui devait être à l'origine une pièce unique mais qui avait été divisé en douze petites alcôves. Marianne leur présenta le personnel, cinq ou six éducateurs, une cuisinière chargée également de l'entretien des locaux, un comptable et une secrétaire. Le cadre était agréable, convivial, presque familial ! 

-       "Cela te ferait plaisir, Eric, de venir chez Marianne et de dormir durant la semaine dans la petite chambre ? Le vendredi, ton papa et ta maman viendraient te rechercher pour le week-end !

Eric avait très bien compris le message, il avait subitement retrouvé le sourire et hocha la tête en regardant ses parents, on aurait dit qu'il les invitait à accepter cette proposition. Devant la joie manifestée par leur fils, ils n'hésitèrent pas un seul instant et décidèrent de le confier à celle qui, avec patience et enthousiasme, était parvenue à jeter un premier pont vers lui. Il serait le septième jeune résident accueilli par les Brindilles.

(à suivre)

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