01/10/2014

Au temps des "Brindilles" 13

A leur arrivée à l'église, en ce lundi de Pentecôte, Séverine parut surprise en les accueillant :

-       "Tiens, mon neveu n'est pas avec vous ?" interrogea-t-elle, surprise de l'absence d'Eric.

-       "Non, il est retourné hier soir" répondit Sylvain.

Pour ne pas le perturber, il avait été convenu avec l'institution que les retours se feraient toujours le dimanche soir. Ce rythme rassurait l'enfant.

En ce mois de mai, le temps était splendide. Après l'office religieux, l'apéritif auquel prenaient part de nombreux convives, la plupart inconnus de Sylvain et Céline, se déroula dans le jardin. Une tonnelle, quelques tables et chaises, une trentaine de personnes et deux convives un peu à l'écart. Céline regretta l'absence de sa maman, celle-ci, elle aussi invitée de dernière minute, avait réservé de longue date un voyage à l'étranger organisé par le groupe des séniors auquel elle participait. Elle présente, ils auraient eu au moins quelqu'un avec qui parler.

Ni Séverine, ni Pierre-Hubert ne s'intéressèrent à eux, trop occupés à converser avec un groupe d'amis. Quant au jeune communiant, sans même le déballer, il avait déposé dans un coin, le cadeau que sa marraine venait de lui offrir.

La destination des prochaines vacances, les restaurants gastronomiques, les nouveaux modèles de voitures ou la mode du prochain été, autant de sujets abordés en comité restreint par Pierre-Hubert et ses invités, chacun tentant d'éblouir les autres.

Séverine s'approcha d'eux pour leur dire :

-        "Excusez-moi... j'espère qu'on vous a servi à boire, je n'ai pas beaucoup de temps à vous consacrer, j'en suis navrée, vous comprenez... le patron de Pierre-Hubert vient d'arriver et comme des promotions sont en vue au sein de l'entreprise, je me dois de bien l'accueillir !".

Lorsque, quelques instants plus tard, Sylvain se rendit au vestiaire, il surprit une conversation entre sa belle-sœur et la mère de Pierre-Hubert, cette dernière lui rappelait de préparer le repas car l'apéritif s'éternisait. 

-         "Je ne peux pas commencer à cuisiner, j'ai dit aux deux autres qu'on se limitait à un apéro, je ne pouvais pas deviner qu'il ne serait pas avec eux".

Il comprit, qu'une fois encore, pour les convenances, la présence de la marraine n'avait pu être évitée. Sans que les deux femmes ne le remarquent, il s'empara des manteaux, revint dans le jardin et fit comprendre à sa femme qu'il était plus que temps de partir. Bizarrement, on ne les retint pas. Dans la voiture, la déception était grande, Sylvain hésita à relater la conversation qu'il avait surprise car, malgré ses frasques, Céline aimait sa sœur, elle se rappelait leurs jeunes années et leur complicité d'alors. Après avoir pris connaissance de la relation que lui fit Sylvain, elle fut ainsi confrontée à une nouvelle et profonde déception, leur fils avait un handicap, nul ne le niait, mais... il n'était quand même pas un pestiféré !

Loin des conflits familiaux, Eric, bien intégré au sein des Brindilles, était plus serein. Il recherchait le contact du personnel pour pouvoir communiquer et paraissait profiter pleinement des heures passées à la maison. Une seule ombre à ce tableau, il ne savait toujours pas lire, ni écrire et l'angoisse du soir était toujours présente.

Depuis bien longtemps, "Mame", la maman de Céline souhaitait que son petit-fils puisse, de temps en temps, passer la soirée chez elle. Sylvain et Céline avait longtemps hésité mais comme il s'était facilement habitué à l'internat, ils décidèrent de tenter l'expérience.

Un samedi soir, ils lui firent part du projet et le conduisirent avec son nécessaire pour passer la nuit.

-        "Si jamais je constate qu'il est angoissé, je vous appellerai" leur dit "Mame" au moment où ils quittèrent sa maison.

La nuit se passa sans appel et le lendemain matin, ils retrouvèrent un Eric souriant ayant passé une excellente soirée devant la télévision et une nuit paisible. A partir de ce moment, il alla, une ou deux fois par mois "fai' dodo chez Mame" comme il disait avec un grand sourire, preuve que ce déménagement lui plaisait énormément, c'était une de ses rares distractions et l'unique endroit, en dehors des Brindilles et de sa maison, où il se sentait réellement accepté.

Un rituel s'était rapidement établi, quand arrivait le fin de l'après-midi du samedi, sans avoir la notion de l'heure, Eric demandait s'il pouvait préparer son sac. Sans rien dire, Céline le regardait faire et constatait qu'après avoir mis son pyjama, c'était toujours les mêmes choses qu'il emportait. Il prenait Poupou, l'ours en peluche qu'il traînait depuis son plus jeune âge, des cubes permettant de réaliser quelques constructions, des puzzles et un livre à colorier. A son arrivée chez sa grand-mère, on ne savait qui était le plus heureux de la vieille dame aux cheveux blancs ou de l'enfant qui attendait avec impatience le départ de ses parents.

(à suivre)

T.S. septembre 2014, toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

 

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30/09/2014

Au temps des "Brindilles " 12

Au bureau, Sylvain connaissait aussi des moments moins agréables. En écoutant les conversations de ses collègues au sujet des progrès réalisés par leurs enfants, il prenait peu à peu conscience du fossé qui s'élargissait entre son fils et les autres enfants de son âge. Il commençait à entrevoir un avenir bien sombre pour Eric. Celui-ci ne pourrait jamais avoir une vie normale, ni faire des études, se marier ou avoir des enfants. Ils auraient pu avoir d'autres enfants mais son épouse et lui avaient fait un choix, celui de consacrer leur temps, leurs ressources financières, leur énergie, tout leur amour pour que leur fils puisse vivre le plus heureux possible malgré son handicap.

Parfois, Sylvain était le témoin de remarques blessantes ou de moqueries à l'égard de personnes handicapées. Il restait alors silencieux car il n'avait pas le courage d'entamer une mise au point avec des personnes totalement inconscientes de ce que lui et sa femme vivaient au quotidien. C'est à partir de ce moment qu'il comprit qu'il fallait toujours peser ses paroles pour ne pas involontairement blesser un interlocuteur.

Avec le temps, ils s'habituèrent au nouveau rythme de vie, ils prirent un abonnement au théâtre, fréquentèrent, comme au temps de leurs fiançailles, les cinémas et profitèrent des soirées d'été pour effectuer de longues promenades dans la campagne.

Eric s'était rapidement habitué à son nouvel établissement. Il était heureux de retrouver ses parents le vendredi mais piétinait d'impatience, pour le retour, dès le milieu de l'après-midi du dimanche. Si son vocabulaire évoluait peu à peu, l'endormissement restait un problème. Il était parfois bien tard lorsque Céline redescendait au salon.

Le second hiver qu'il passa aux Brindilles fut particulièrement rigoureux. Durant la première semaine de janvier, la neige se mit à tomber en abondance accompagnée de fortes rafales de vent et le mercure s'effondra dans les thermomètres. Le vendredi, une couche de trente à trente-cinq centimètres de poudreuse recouvrait le paysage, obligeant les habitants à dégager les trottoirs avec pelles et brosses. Dans la campagne, la tempête avait formé des congères rendant la circulation impossible. Par téléphone, un éducateur avertit Sylvain et Céline que le centre étant très difficile d'accès, la direction avait pris la décision que les jeunes y resteraient durant le week-end.

-      "Nous avons des provisions en suffisance et le fermier voisin nous a ravitaillé en produits de la ferme au moyen de son tracteur, le seul engin encore capable de forcer les congères qui se sont formées. Nous avons de quoi tenir un siège durant cinq à six jours au moins !".

Ces paroles exprimées sur le ton de la plaisanterie firent cependant naître chez eux une nouvelle inquiétude. Comme allait réagir Eric, désormais bien habitué à un retour hebdomadaire ? 

Les averses de neige se succédèrent toute la semaine obligeant les chasse-neige à passer régulièrement. On ne distinguait plus les routes, les fossés et les champs, ça et là des piquets émergeaient de la couche ouatée, témoins de la présence d'une prairie. Il faisait étrangement calme même si, de temps à autre, les aboiements d'un chien se faisaient entendre dans la campagne endormie.  

Le vendredi suivant, les routes enfin dégagées, Céline et Sylvain partirent de bonne heure pour  rechercher leur fils. Ils furent heureux d'apprendre que les batailles de boules de neige, la confection d'un bonhomme trônant au milieu de la cour et une petite fête improvisée avaient permis aux enfants d'oublier qu'ils n'étaient pas retournés en famille.

Eric ne parut pas particulièrement traumatisé par cette expérience inédite et cela fut noté comme un important progrès par le docteur Lambert.

Il leur montra le bonhomme portant une vieille écharpe autour du cou en disant :

-      "On a mis une ca'otte et un ba'ais".

Il paraissait heureux et cela fut un moment de joie pour ses parents.

Quatre années passèrent, Eric faisait de très légers progrès dans la communication, enrichissait son vocabulaire mais restait toujours très angoissé lorsqu'une situation imprévue se présentait à lui. Quand il rentrait à la maison, il remettait, très précisément, à leur place initiale les objets que Céline avait malencontreusement déplacés en faisant les poussières. Seulement après cela, il semblait satisfait d'avoir retrouvé son décor.

Eric allait avoir onze ans. Un jour d'avril, Séverine se rappela au bon souvenir de sa sœur et de son beau-frère en les conviant à la première communion de son fils. L'appelant au téléphone, elle dit à Céline :

-        "Tu sais, ce sera tout simple. Juste après la messe, nous organiserons un petit apéritif, il n'y aura pas de repas, ce n'est pas la communion solennelle, juste une petite occasion de se retrouver ensemble".

Depuis le baptême de François-Hubert, les relations n'étaient pas des plus chaleureuses, tout au plus se saluaient-ils au hasard d'une rencontre. Cette invitation eut pour effet de consoler quelque peu Céline car, depuis que les proches connaissaient les problèmes d'Eric, le couple n'avait plus jamais été convié à une fête ou à une réunion de famille. Les oncles, tantes, cousins et cousines se sentaient probablement mal à l'aise devant cet enfant différent et préféraient éviter les rencontres. Baptêmes, communions, anniversaires, mariages ou réveillons, chaque fois Céline et Sylvain les entendaient s'excuser :

-          "Nous vous aurions bien invités mais... nous comprenons les difficultés que vous rencontrez avec Eric, ce sera beaucoup trop long pour lui, il risque d'être difficile et vous... vous ne vous sentirez pas à l'aise...Mais quand il ira mieux...Allez, on peut toujours espérer...!".

"Mame", c'était le nom qu'Eric avait donné à Emilie, sa grand-mère maternelle, était la seule a garder un contact constant avec le couple; quant à Valériane, la mère de Sylvain, elle venait de temps à autres leur rendre visite. Et pendant ce temps-là, Bécaud chantait : la solitude, ça n'existe pas !

(à suivre)

 

T.S.  septembre 2014 toute reproduction même partielle non autorisée sans l'autorisation de l'auteur.

  

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