03/10/2014

Une année qui débute mal ! 15

 

-          "Bonne, année, bonne santé !".

Eric avait fait de sérieux progrès au niveau du vocabulaire. Si les phrases n'étaient pas encore parfaites, il était désormais capable de faire passer un petit message mais sa pensée s'exprimait toujours en quelques mots.

Une nouvelle année débutait. Céline avait profité des vacances de Noël pour renouveler entièrement le stock de vêtements destiné aux Brindilles. Si on pouvait croire les météorologues, l'hiver s'annonçait rude, ils ne savaient pas encore à quel point. Une nouvelle fois, la voiture débordait au moment de reprendre la route enneigée en ce deuxième jour de janvier. Le jeune garçon était déjà installé dans le véhicule, heureux de retourner, lorsque le téléphone sonna. Sylvain décrocha et reconnut la voix d'un responsable de l'établissement, chargé de l'organisation interne. Probablement sous le coup d'un énervement ou d'une déception, celui-ci ne fit pas dans la dentelle pour lui annoncer :

-           "Vous pouvez garder votre fils car nous avons décidé de fermer l'institution, il est inutile de se voiler la face, nous ne serons jamais subsidiés, certains membres du conseil d'administration découragés ont abandonné le navire et le 31 décembre, nous avons licencié la plus grande partie du personnel. Dans quelques jours, nous mettrons définitivement la clé sous le paillasson".

Abasourdi par cette annonce, Sylvain lui fit remarquer que la situation était nettement moins catastrophique comparée à celle qui prévalait deux ans auparavant, que la totalité des parents continuait à faire confiance à l'établissement, qu'il était disposé avec d'autres à rencontrer le conseil d'administration. Il ajouta qu'il était impensable de mettre brutalement dehors des enfants handicapés au risque de les perturber gravement et de leur faire perdre des acquis obtenus depuis leur arrivée... Rien n'y fait, la communication fut brutalement interrompue.

Dehors de gros flocons s'étaient mis à tomber, Eric se montrait de plus en plus impatient.

-            "E'i va pa'ti voi Ma'ianne" disait-il car il parlait toujours de lui à la troisième personne et n'avait toujours pas acquis le son "r".

Sylvain et Céline avaient déjà eu l'occasion de constater que les enfants, souffrant du même "syndrome", parlaient toujours d'eux-mêmes comme s'il s'agissait d'un autre "moi". Ils se demandaient même si Eric avait conscience que c'était lui qui apparaissait dans un miroir. Il semblait regarder son image comme celle d'un autre petit garçon qui venait régulièrement lui dire bonjour.

Un jour que Céline venait de lui couper les cheveux, se regardant dans la glace il avait dit :

-            "Dadez (regardez), i a fait aussi ses ch'feux...lui; i est beau".

 Lorsqu'elle fut informée du teneur de la communication téléphonique, Céline fut effondrée; pour la seconde fois, en quelques années, l'univers semblait s'écouler.

-            "E'i va aux B'indilles" répétait-il pendant ce temps, joyeusement..

Il fallait faire face avec courage, masquer son émotion au moment de le mettre au courant, ne pas ajouter à l'inévitable angoisse qui allait naître chez lui, le poids de celle qui les tenaillait. Dans un premier temps, Sylvain et Céline lui mentirent, ils tentèrent de lui expliquer que l'appel avait été donné pour annoncer que les vacances, en raison du mauvais temps, étaient provisoirement prolongées. Il ne voulut rien entendre :

-             "Finies vacances, finies" répliquait-il sur un ton sans équivoque, en pleurant, le regard fixe.

Un long dialogue fut nécessaire pour le convaincre de sortir de la voiture. On monta discrètement les valises et on les enferma dans un placard. Ce soir-là, il n'y eut pas de problème d'endormissement car... Eric ne trouva jamais le sommeil. Il avait longtemps refusé de mettre son pyjama, avait rejeté plusieurs fois ses couvertures et voulait constamment se lever pour partir aux Brindilles. Pour la première fois, depuis sa naissance, ils fermèrent la porte de la maison à double-tour. Ils restèrent à son chevet essayant vainement de le consoler. Sans qu'ils lui disent, Eric avait compris qu'il ne retournerait pas auprès de ses copains.

Le lendemain, dès les premières heures de la matinée, ce fut un appel au secours qu'ils adressèrent au docteur Lambert. Conscient de la situation dramatique dans laquelle était plongé le jeune handicapé à la suite de la fermeture inattendue et brutale des "Brindilles", il suggéra aux parents de reprendre contact avec les "Jours Meilleurs".

-             "C'est un endroit qu'Eric connaît déjà, cela devrait faciliter les choses".              

(à suivre)

T.S. octobre 2014. toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

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02/10/2014

Joyeux Noël ! 14

L'année touchait à sa fin, Eric venait de fêter ses onze ans quand des nouvelles alarmantes leur parvinrent en provenance des "Brindilles". L'institution n'avait pas obtenu son agréation des instances compétentes en raison du moratoire destiné à limiter le nombre de lits subsidiés. Mises au courant de cette information, les banques rechignaient à prolonger les crédits, le personnel était payé irrégulièrement, la situation financière se dégradait un peu plus chaque jour.

Les membres du conseil d'administration se déchirèrent sur ce problème, certains présentèrent leur démission, d'autres souhaitèrent rationaliser en licenciant l'un ou l'autre membre du personnel et en arrêtant la prise en charge de nouveaux résidents. Quelques-uns, plus conciliants et surtout plus humains, décidèrent de faire appel aux parents afin de les informer de la situation et de leur demander de soutenir le projet. les "Brindilles" étant un petit paradis dans lequel Eric évoluait depuis son arrivée, Sylvain et Céline répondirent, sans hésitation, à l'invitation qui leur avait été adressée et acceptèrent tout naturellement de faire partie du comité créé pour aider l'institution.

Il fallait avant tout trouver de l'argent car les créanciers se montraient de plus en plus pressants. Toutes les bonnes volontés se mirent au travail, les réunions se multiplièrent, on organisa une soirée philanthropique, un souper démocratique, on vendit des calendriers réalisés par les jeunes, on rencontra des politiciens locaux qui, bien entendu, promirent, la main sur le cœur, de porter une attention toute particulière au dossier car le domaine social est pourvoyeur de voix lors des élections. Des amis et connaissances firent des dons sur le compte bancaire.

Certains parents bricoleurs proposèrent de poursuivre les travaux abandonnés par les entreprises qui redoutaient de ne plus être payées. Cette débauche de projets eut le don de ramener la confiance parmi les membres du personnel. Puisque les parents se battaient pour sauver la maison, ils les accompagneraient dans cette lutte pour le bien-être de la dizaine de jeunes qui leur était confiée.

Durant le week-end, Sylvain apprit sur le tas à plafonner, bétonner, rejointoyer. Lui qui d'ordinaire utilisait le stylo ou l'ordinateur, se mit à manier la truelle, le marteau et le fil à plomb. Céline cousait les tentures, confectionnait des rideaux, tapissait, nettoyait les locaux ou secondait la cuisinière dans la préparation des repas. C'est ainsi qu'avec l'aide de ce petit comité de bénévoles, les bâtiments devinrent confortables, coquets, fonctionnels. Un service-club offrit des matériaux, un autre une cuisinière, un troisième remplaça le vieux téléviseur. Le fermier voisin livra gratuitement la provision de pommes de terre tandis que certains parents apportaient fruits et légumes. Un boulanger livra gracieusement du pain. Grâce à la générosité et à la somme de travail fourni par ces dévoués, durant les mois qui suivirent, la situation financière cessa de se dégrader. L'hémorragie au niveau du budget avait été stoppée, l'espoir de sauver les "Brindilles" grandissait et les résidents n'avaient nullement souffert dans leur quotidien. Les administrateurs ne se manifestèrent même plus, suivant de très loin la transformation des bâtiments mais surveillant de très près les rentrées financières et les dépenses.

On approchait des vacances de Noël, le redressement tenait un peu du miracle !

Afin d'économiser les frais de chauffage et d'éclairage, les postes les plus importants de la gestion financière après les salaires et la nourriture, il fut convenu entre les parents et la direction de l'établissement que les résidents retourneraient exceptionnellement en famille durant la période des fêtes de fin d'année. Pour tous, celles-ci s'annonçaient merveilleuses car elles venaient clôturer plus d'un an d'un travail intensif effectué non seulement pendant le week-end mais aussi durant les moments de loisirs par un groupe d'hommes et de femmes soucieux d'assurer le meilleur avenir à leurs enfants. Au fond d'eux-mêmes, ils étaient fiers d'avoir prouvé aux politiciens qu'on pouvait ne pas tout attendre d'un Etat qui était, déjà, de moins en moins Providence.

A la veille des vacances, en quittant les "Brindilles", lorsqu'ils souhaitèrent de joyeuses fêtes à Marianne, celle-ci afficha un léger sourire qui parvenait à peine à masquer l'expression d'inquiétude que trahissait son visage. Céline l'avait remarqué mais préféra ne pas en parler, après tout, elle aussi avait probablement des soucis d'ordre privé.

Les parents se séparèrent en se souhaitant mutuellement un Joyeux Noël !

(à suivre)

T.S. octobre 2014 - toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.  

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