09/10/2014

Premières vacances ! 21

Sylvain se souvenait que leur dernier départ en vacances datait déjà d'une dizaine d'années, ils avaient été en Suisse, sur les bords du lac Léman, avec Eric âgé de trois ans. Constatant l'évolution positive intervenue chez leur fils, il se dit qu'il était peut-être temps d'envisager un nouveau séjour en famille, à l'étranger. C'est ainsi qu'ils décidèrent de partir, durant le mois de juillet, dans le Sud de la France.

On s'approvisionna en catalogues auprès des agences de voyages, on les étudia, on rechercha les petits coins moins touristiques pour loger et on montra plusieurs fois les photos à Eric. Au moment du choix définitif de la destination, un élément tracassa les parents, il n'était pas question de faire pareil trajet en voiture car plusieurs heures passées dans un espace confiné ne convenaient pas à Eric; à tout moment, il pouvait déclencher une crise d'angoisse et vouloir retourner à la maison. Ils optèrent pour un déplacement en avion.

Sur le tarmac de l'aéroport, Eric semblait fasciné par ses grands oiseaux aux ailes déployées, sagement rangés, brillants de mille feux au soleil levant et prêts à bondir dans un rugissement de réacteurs afin d'aller jouer, tout là-haut, à cache-cache avec les nuages. Il escalada joyeusement l'escalier et prit place sur le siège sans faire aucune remarque lorsqu'on lui boucla la ceinture. Par la porte ouverte de l'appareil, il regardait, intrigué, un tapis roulant transportant des paniers dans lesquels se trouvaient des chiens et des chats embarqués sur un autre vol. L'hôtesse ferma la porte, l'avion roula sur la piste et décolla. Une petite collation fut servie, le jeune garçon mangea avec appétit sans s'occuper des autres passagers.

Après une bonne heure de vol, le moyen courrier se posa sur la piste de l'aéroport méditerranéen. Quand la porte fut ouverte, Eric s'exclama :

-             "Tiens, les p'tits chins (chiens) sont pa'tis" 

Cette réflexion eut le don d'amuser les parents. Il ne s'était probablement pas rendu compte du chemin parcouru et pensait peut-être avoir simplement mangé dans un restaurant.

A l'hôtel, son problème passa inaperçu au point qu'une touriste venue de la région parisienne l'invita à sortir avec son fils du même âge. Poliment les parents refusèrent, expliquant en quelques mots, la situation à laquelle ils étaient confrontés.

Ils firent de nombreuses balades, passèrent de longues heures sur la plage, se baignèrent régulièrement dans une eau transparente bien plus attirante que celle de la Mer du Nord. Ils ne pouvaient pas encore réaliser qu'ils étaient en train de vivre un rêve encore inaccessible quelques mois auparavant.

-              "On va fai l'p'tit poisson ?", en riant, il emmenait son père dans l'eau.             

Ils firent quelques excursions en car et le garçon montra beaucoup d'intérêt pour les sites visités. Les huit jours passèrent très vite, beaucoup trop vite. Comme le poète, ils auraient souhaité que le temps suspende son vol... ils avaient presque oublié le handicap de leur fils !

A la fin du séjour, la dame de Paris les interpella et dit :

-           "Votre fils est-il réellement autiste ou bien était-ce une excuse pour ne pas fréquenter le mien ?".

Ces quelques mots échangés au moment des adieux attristèrent un tantinet les parents mais, avant tout, les réconfortèrent. Le fait que, lors des promenades, Eric ne puisse marcher sans leur donner la main, que lors des repas, il faille l'aider à couper la viande ou que certaines paroles qu'il prononçait s'avéraient parfois incompréhensibles, n'avait pas attiré l'attention des autres vacanciers. Son problème était passé inaperçu. Pour la première fois, la famille avait passé de vraies vacances et, surtout, s'était sentie parfaitement intégrée.

Désormais, quand un avion survolait leur maison, le jeune garçon s'écriait :

-            "E"i aussi a été dans un vavion".

A peine arrivé à la maison, il leur demanda si, plus tard, ils partiraient encore en vacances.

On ne pouvait le décevoir en répondant par la négative après une si belle semaine !

(à suivre)

T.S. octobre 2014 - toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.  

 

          

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08/10/2014

Collaboration constante entre parents et école 20

L'institution "Les Jours Meilleurs" se spécialisa dans l'accueil des jeunes autistes. Elle créa pour eux une section plus conforme aux exigences de leur état. Le personnel fut formé à cet effet et les parents invités individuellement à rencontrer les différents enseignants afin d'entamer un travail de réflexion.

Pour être bien compris d'Eric, tous les intervenants devaient parler d'une même voix, réagir de la même façon face aux problèmes qui se posaient à lui. Tous admirent que les consignes données à un autiste devaient toujours être claires et identiques. La personne autiste ne peut être mise devant un choix car celui-ci est irrémédiablement générateur d'angoisse et d'énervement. Il faut éviter toute discordance dans les messages qui lui sont adressés. L'échange d'informations entre les parents et les éducateurs s'avérent indispensables, permanents afin que l'une ou l'autre des parties ne réédite pas les erreurs commises face à des situations déjà vécues. Dès lors, on instaura un carnet de contacts qui  devint le lien étroit entre l'école et le domicile.

Céline qui avait été obligée d'abandonner son emploi à mi-temps de secrétaire suite à la fermeture des "Brindilles" s'investit alors dans de longues recherches afin d'apporter un maximum de chances à Eric.

Il ne pourrait jamais lire car les mots n'avaient aucun sens pour lui ! Qu'à cela ne tienne, elle acheta des livres illustrés, enregistra les textes sur cassette et lui permit ainsi de suivre les histoires à partir des images et des commentaires.

Il n'était pas capable d'écrire ! Elle décida que le coloriage serait un autre centre d'intérêt. A force de patience, doucement, sans jamais élever le ton, ni s'énerver, elle affina les coups de crayon d'Eric qui fut, peu à peu, capable de mettre en couleur les innombrables cahiers qu'elle se procurait au rayon librairie des grandes surfaces.

Il était incapable de décoder une liste de commissions ! Quelle importance, elle emmena son fils avec elle dans les magasins, lui montra, en les nommant, chaque article qu'il fallait acheter. Après quelques temps, Eric fut parfaitement capable de trouver en rayon les produits souhaités. Mieux même, parmi les différentes marques, il savait laquelle choisir et ne se trompait presque jamais!

On remarqua que son incapacité de lire était compensée par une mémoire visuelle fabuleuse. Les journaux publicitaires déposés chaque semaine dans la boîte aux lettres eurent également une utilité. Céline les utilisait afin de demander au jeune autiste de désigner les articles qu'elle lui nommait. Quand il eut assimilé cette technique, elle les lui indiqua du doigt en lui demandant de les nommer.

Ces efforts accomplis, sous forme de jeu, quotidiennement à la maison ou au sein de l'école, permirent à l'enfant d'agrandir son champ de connaissance. Ces différentes actions répétées l'aidèrent également à mieux communiquer, à s'intéresser à un peu plus de chose et, en finalité, à repousser, progressivement, les limites de sa bulle.

On créa un petit magasin qu'on installa dans le garage et Eric devint, tour à tour, l'acheteur ou le vendeur.

Au fil du temps, les "titis" étaient devenus des "ta'teus" (tracteurs) et les "ti tous", des "p'tits tou's" (petits tours). Il réclamait souvent pour nettoyer "l'auto" ou la passer à "l'aspi'ateu'", attendait avec impatience son "bus", le lundi matin, pour aller à "l'école" et retrouver ses "copains". Le vocabulaire avait évolué mais il y avait toujours des "va" dans les prairies" et des "pou" dans les poulaillers.

Pour les profanes, tout cela pouvait paraître un très petit pas dans l'éducation, une futilité, mais représentait un énorme progrès pour lui et les premiers à en être conscients étaient ses parents, sa grand-mère "Mame" devenue, en un week-end, "Mamie" qui suivait ses progrès lors des visites du samedi et, bien entendu, le personnel des "Jours Meilleurs".

Lors des retours en famille, le jeune homme désormais âgé de treize ans, était beaucoup plus décontracté. Il semblait même mieux accepter les changements pour autant que ceux-ci ne soient pas trop importants. Il avait perdu cette manie de remettre à leur place les bibelots inter-changés durant son absence. Le coup de sonnette du facteur ou d'un livreur n'était plus source d'inquiétudes. Bien souvent, il s'endormait rapidement, sans avoir ce besoin de récapituler toutes les activités de la journée. Bizarrement, quand il croisait dans la rue Madame Delrivière et son fils, il ne prêtait aucune attention. Percevait-il inconsciemment l'animosité que cette personne nourrissait à son égard ?

(à suivre)

 

T.S. octobre 2014. toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

08:44 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)