11/10/2014

Eric fête ses quinze ans ! 23

Lorsqu'en novembre de cette année-là, Eric fêta ses quinze ans, on fit une petite fête à la maison à laquelle furent conviés "Mamie" Emilie et Grand-maman Valériane et son compagnon. Sylvain et Céline étaient relativement stressés sachant que les deux grands-mères se supportaient mais ne s'appréciaient guère. Quant à Eric, il était heureux de se trouver au milieu de ce petit monde !

A la rentrée précédente, il était passé dans le secondaire de l'enseignement spécial et les cours avaient évolué. Jardinage, préparation des repas, hippothérapie, des activités nouvelles étaient dorénavant inscrites au programme.

A la fin du premier trimestre, les "Jours Meilleurs" organisèrent leur traditionnel marché de Noël au cours duquel les parents eurent l'occasion de rencontrer les différents enseignants qui s'occupaient de leur fils. Le responsable de l'activité jardinage était sidéré par les progrès accomplis par le jeune homme depuis le début de l'année scolaire. Il se montra si convaincant durant cet entretien que Céline et Sylvain entrevirent la possibilité de rechercher un terrain pour, dans le futur, occuper ses loisirs. Le professeur l'accompagnant à l'hippothérapie fut un peu moins enthousiaste, l'élève aimait les chevaux, nettoyait leurs écuries, les caressait et leur donner à manger mais il n'était absolument pas question pour lui de les monter. Promener à côté du cheval semblait suffire amplement à son bonheur. Pétrir la pâte, surveiller la cuisson des gâteaux, assis face au four et surtout...les manger, l'activité cuisine était une heure de détente fort appréciée par le jeune autiste.

Mis au courant de ces bonnes nouvelles, au cours de ce marché de Noël, plus encore que les objets décoratifs réalisés par les résidents, les parents firent une ample provision d'une denrée beaucoup trop rare pour eux : quelques instants de bonheur.

Le jour de la nouvelle année, comme à leur habitude, la petite famille partit de bon matin présenter ses vœux aux membres de la famille, tout au moins là où ils savaient que la présence d'Eric serait acceptée. Mamie Emilie les accueillit avec des couques et un chocolat bien chaud. Valériane les reçut avec un triste sourire disant :

-            "Encore une année qui commence, pourvu qu'elle soit bonne, s'il pouvait guérir !". Sylvain ne répondit rien, il connaissait depuis toujours la nature pessimiste de sa mère et il préféra la laisser continuer à croire que l'autisme était curable.

En fin de matinée, ils sonnèrent à la porte de la maison de Séverine. Bien que plusieurs pièces fussent illuminées, on ne vint pas leur ouvrir. Ils n'insistèrent pas et tentèrent d'expliquer au jeune garçon que leur tante était probablement partie. Ils regagnèrent leur véhicule non sans avoir pris le temps de souhaiter la bonne année à une voisine qu'ils connaissaient depuis longtemps. Au moment de démarrer, ils virent Séverine sortir de l'immeuble. Contrariée en constatant qu'ils étaient encore là, elle vint à la vitre du véhicule et leur dit :

-             "C'était vous qui aviez sonné ? Je suis sincèrement navrée mais nous n'avons pas le temps de vous recevoir aujourd'hui, un couple de collègues de Pierre-Hubert doit arriver d'un instant à l'autre, nous organisons un repas pour la nouvelle année et j'ai encore quelques achats à effectuer mais... revenez une autre fois... dans le courant de la semaine, par exemple. Téléphonez quand même par prudence... afin de ne pas vous déplacer, à nouveau, inutilement !".

Bien que ne rencontrant que très rarement sa tante, Eric parut déçu de devoir repartir car dans le déroulement de la journée, il venait de rencontrer un imprévu. Ils échangèrent leurs vœux sur le trottoir, comme des étrangers.

Pour Sylvain, ce fut la goutte qui fit déborder le vase. La déconvenue de son fils l'avait profondément touché et il décida de ne plus retourner de sitôt chez cette belle-sœur qui donnait systématiquement la préférence à des amis plutôt qu'à sa propre famille.

-               "Revenez dans le courant de la semaine... oui, oui, c'est probablement encore la présence d'Eric qui dérange ! pesta-t-il sachant que son fils repartait le lendemain matin pour une semaine d'internat.

Céline ne dit rien mais partagea cette analyse au fond d'elle-même. Pour ne pas alarmer Eric qui semblait avoir oublié l'évènement, elle ne laissa rien paraître mais ce sentiment de rejet la fit terriblement souffrir. Elle était désormais bien loin la complicité qui unissait les deux sœurs au temps leur enfance.

Ils attendirent, peut-être naïvement, des excuses ou tout simplement des regrets qui ne vinrent jamais.

L'hiver s'effaça et laissa la place à un printemps plutôt maussade. Ils n'avaient plus eu de nouvelles de Séverine et lorsque celle-ci les rencontrait en ville, elle s'arrêtait pour regarder la vitrine d'un magasin ou traversait la rue en feignant ne pas les avoir vus.

Décidément, la vie leur réservait un lot de mesquineries et ils allaient encore en avoir une nouvelle preuve.

Céline allait régulièrement faire des commissions à la petite supérette du village. Lorsqu'elle entra, ce matin-là, elle ne prêta pas attention aux clients qui s'y trouvaient. Pendant qu'elle déambulait entre les présentoirs, elle surprit la conversation d'une dame qui parlait relativement fort. Elle n'eut aucune difficulté à identifier la voix de Madame Delrivière. Discrète par nature, elle n'aurait probablement pas écouté ce qui se disait si elle n'avait surpris ces mots :

-             "Vous savez, habiter comme nous, pas bien loin d'un handicapé mental, c'est bien malheureux. Comme je disais dernièrement à mon mari, finalement, cela dévalue la valeur de notre bien, on peut dire qu'on a vraiment pas eu de chance le jour où ils ont acheté la maison qui jouxte notre propriété. Il ne faut pas regarder deux fois pour voir qu'il ne les a pas toutes. Il reste parfois de longs moments sans parler ou alors il s'exprime dans un sabir difficile à comprendre et avec ça, il répète parfois de nombreuses fois la même phrase !".

Céline attendit quelques minutes devant des articles dont elle n'avait nul besoin que sa "pédagogue" de voisine soit sortie. Elle se dirigea ensuite vers la caisse. L'épicière parut ennuyée au moment d'établir son compte. Le fait que cette dame soit chargée d'éduquer de jeunes enfants eut le don d'interpeller la maman d'Eric.

Sylvain et Céline ne parvinrent jamais à se blinder face à ce genre de remarques, ils essayèrent de les ignorer mais elles firent toujours mal. Une fois encore, ils constatèrent que la différence faisait toujours peur et que, malgré toutes les campagnes de sensibilisation sur le sujet, certaines personnes restaient rébarbatives à tendre la main à un handicapé et à essayer de le comprendre. 

(à suivre)

T.S. octobre 2014 Toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.  

 

 

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10/10/2014

Les cauchemars ! 22

             Sylvain, la gorge serrée par un indicible sentiment d'angoisse, venait de faire pour la vingtième fois, au moins, le tour de cette bulle géante. Installée au beau milieu du jardin, elle était parfois diaphane, parfois totalement occultée. Il savait qu'Eric en était prisonnier et il cherchait désespérément une ouverture pour le rejoindre.

-            "Il est pourtant là, par moment il semble si proche de moi mais il ne répond pas quand je l'appelle !".

Sylvain apercevait en effet son fils, perdu dans un brouillard, il tendait les mains vers lui mais alors que leurs regards se croisaient, alors que celui-ci s'approchait lentement de lui avec un sourire, la bulle perdait soudainement de sa transparence, cachant à nouveau le garçon à ses yeux. Une profonde tristesse s'emparait alors de lui. Cette impuissance à pouvoir communiquer et ce contact impossible à établir faisait monter en lui une peur irraisonnée, provoquait un sentiment de vertige. Il transpirait abondamment et son cœur battait à tout rompre, il allait...

-              "Maman, i-a un méchant chin (chien)", Eric venait de les réveiller en sursaut.

Sylvain sortit de ce rêve qui venait souvent perturber ses nuits.

Il comprit qu'Eric avait également fait un cauchemar. Il y avait des périodes ainsi où les nuits étaient plus agitées.

-              "Le chin a mo'du E'ic" dit le garçon qui prononçait déjà mieux son prénom. Il était assis dans son lit, un expression de profonde frayeur dans le regard.

Il rêvait souvent de ce chien depuis qu'au cours d'une promenade, échappant à son maître, un animal de belle taille s'était précipité sur lui en aboyant. A cette occasion, il était resté tétanisé et depuis lors, le moindre aboiement le mettait mal à l'aise.

Sylvain et Céline le rassurèrent. Pour éviter qu'il ne retombe dans ce cauchemar, il l'éveillèrent complètement et ils furent obligés d'attendre un bon moment pour qu'il puisse se rendormir.

Depuis longtemps, les parents s'interrogeaient quant à l'origine de certains souvenirs de leur fils. A différentes reprises, il leur avait parlé de personnes connues ou inconnues qu'il semblait avoir rencontrées récemment ou de situations heureuses ou malheureuses qu'il avait vécues. Cela pouvait parfois leur paraître plausible mais des analyses approfondies des faits qu'il rapportait les confortaient dans l'idée qu'il ne pouvait avoir vécu ce qu'il racontait. Comme un autiste ne possède pas la faculté d'inventer des histoires, ni la possibilité d'aborder des choses abstraites, ils pensèrent que les évènements, évoqués dès le réveil et prolongés dans les conversations durant la journée étaient probablement les bribes d'un rêve effectué durant la nuit, séquelles d'un sommeil serein ou profondément perturbé.

Si c'était un rêve, ils remarquèrent que celui-ci pouvait conditionner positivement ou négativement son attitude durant toute la journée qui suivait et ils se demandèrent si leur enfant était capable de faire la distinction entre rêve et réalité. Est-ce que tout cela ne s'emmagasinait pas comme un vécu? Réalité diurne et rêve nocturne s'amalgamaient pour lui écrire une vie en continu. Cette hypothèse qui ne pourrait être vérifiée que sur un long terme expliquerait alors ses changements d'humeur inattendus. Il s'endormait parfois joyeux et se réveillait triste et vice-versa.

Notre subconscient accumule au fil du temps, durant des jours, des semaines, voire des mois, des évènements que nous avons bien ou mal supportés. Il reste, au plus profond de nous, quelques lambeaux de nos appréhensions, quelques vagues souvenirs de nos frayeurs et, une nuit, libérant soudainement son trop-plein, il nous concocte un de ces cauchemars qui nous pourrissent le sommeil.

Ils décidèrent d'évoquer leurs constatations lors de la prochaine consultation chez le docteur Lambert. Depuis le retour d'Eric aux "Jours Meilleurs", ils le rencontraient régulièrement.

(à suivre)

T.S. octobre 2014 Toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.  

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