15/10/2014

Première grande souffrance 27

Quand ils sortirent de la clinique des "Noisetiers", Sylvain et Céline se rendirent chez des amis de longue date. Ils avaient un impérieux besoin de parler, d'essayer de comprendre ce qui venait de leur arriver. Cela avait été si soudain et si violent qu'ils avaient l'impression depuis quelques heures de vivre hors du temps.

Rentrés à la maison, ils téléphonèrent à Séverine pour lui annoncer l'hospitalisation de son neveu. Elle les écouta et leur dit :

-           "Que voulez-vous que je vous dise... c'est peut-être la meilleure solution pour lui... et aussi pour vous, je suis navrée mais... on ne peut rien faire !".

Ce furent là les seules paroles de réconfort qu'elle leur adressa et elle ne prit jamais de nouvelles par la suite.

Emilie et Valériane, les deux grands-mères, mises au courant avec ménagement, affichèrent une telle tristesse que Céline et Sylvain regrettèrent presque de les avoir informés aussi rapidement. Ces deux femmes qui avaient surmonté tant d'épreuves durant leur vie comprenaient parfaitement la douleur du couple.

Le mois de mars venait de débuter. Jamais printemps ne leur était apparu aussi gris, aussi triste !

Les nouvelles distillées par l'infirmière lors des entretiens téléphoniques étaient laconiques. Il fallait attendre, on ne pouvait encore se prononcer, il devait encore subir de nombreux contrôles, il n'avait pas beaucoup d'appétit, il ne dormait presque pas. En réalité, Eric se laissait dépérir et c'est ce que constatèrent Céline et Sylvain lors de leur première visite. En à peine trois semaines, il avait perdu une dizaine de kilos, lorsqu'il arpentait le couloir, il était obligé de tenir un pantalon qui lui serrait encore lors de son entrée, le visage était émacié, les cheveux non lavés, le teint tirait sur le jaune.

Lors des rares paroles qu'il prononçait, le ton était monocorde, à peine audible. Le plus souvent, il restait silencieux, prostré, indifférent à leur présence. Ce qui les effraya le plus fut son regard totalement vide, même pas triste. Les médicaments faisaient leur œuvre, l'éloignant chaque jour davantage de la réalité. Bien sûr, comme le disait le médecin, il était plus calme mais... à quel prix !

Une infirmière leur expliqua qu'Eric était le plus souvent enfermé dans sa chambre, non qu'il fut difficile, mais il fallait le protéger des autres patients en cure de désintoxication pour des addictions à l'alcool ou à différentes drogues parmi les plus dures. Ces personnes pouvaient être capables de rage destructrice.

Eric n'était pas fou, comme aimait le répéter le docteur Lenoir, mais on l'avait mis au contact de la folie des autres.

-              "Quand pensez-vous qu'il pourra sortir ?" interrogea Sylvain.

-              "Seul le médecin pourrait répondre à cette question mais malheureusement il est absent !" 

La garde-malade était très certainement habituée à donner cette réponse aux proches d'une personne hospitalisée et, étrangement, le docteur Lenoir n'était pas souvent présent aux heures des visites.

Les jours passèrent et cela faisait un peu plus de cinq semaines qu'Eric était aux "Noisetiers" quand ils rencontrèrent le docteur Lambert, ils lui expliquèrent ce que vivait leur fils. Ce dernier comprit que ce séjour n'aiderait pas le jeune autiste mais risquait au contraire de profondément le traumatiser. Il se mit en rapport avec ses confrères des "Noisetiers" et des "Jours Meilleurs". Selon lui, il fallait absolument sortir le jeune homme de cette situation et lui élaborer un traitement, même si celui-ci devait être évalué en dehors du milieu hospitalier.

Une rencontre fut programmée avec la direction des "Jours Meilleurs" et, au fil de l'entretien, les parents découvrirent des raisons qui avaient probablement amené Eric dans cet état.

A l'internat, pour la première fois depuis son arrivée, six ans plus tôt, il avait été obligé de changer non seulement de chambre mais aussi d'étage en raison de l'arrivée de nouveaux pensionnaires. D'autres jeunes avaient rejoint son unité et il devait s'habituer à du nouveau personnel qui ne le connaissait pas. Si les activités étaient restées les mêmes, elles ne se déroulaient plus durant les mêmes jours de la semaine. Les gardes de nuit n'étaient plus prestées par des personnes présentes depuis son arrivée mais par d'autres. Des inconnus veillaient sur son sommeil, en raison d'une nouvelle législation mise en place par des hommes politiques et des syndicalistes soucieux de respecter au mieux les horaires de travail !

Dura lex, sed lex ! Le bonheur des uns fait (parfois) le malheur des autres.

A l'école, de nombreuses stagiaires ayant terminé l'école étaient venues grossir les rangs du personnel enseignant et Eric devait là aussi digérer un changement d'encadrement, la modification d'un environnement qui paraissait jusqu'alors immuable. Au début du second trimestre, un jeune était arrivé dans la classe, celui-ci entrait régulièrement dans de violentes colères durant lesquelles il empoignait tout ce qui lui passait par la main pour le fracasser sur le sol ou le jeter vers les professeurs. Au cours d'une de ces crises, Eric reçut un violent coup sur la tête et il fallut lui poser quelques points de suture.

Devait-on rechercher parmi tous ces éléments, l'origine du changement de son comportement ? Sylvain et Céline en étaient presque persuadés. Eric venait d'avoir dix-sept ans, comme les autres jeunes de son âge faisait-il sa crise d'adolescence ? Une explication rationnelle n'a jamais pu être trouvée et toutes les tentatives pour comprendre cette situation s'avérèrent vaines. Inconsciemment, toutes les conditions avaient été réunies pour créer un séisme et perturber sérieusement le bon agencement de cette bulle dans laquelle il se sentait en sécurité. Ils en arrivèrent à la conclusion que son attitude, ses emportements, ses crises de désespoir, son agressivité, ses problèmes d'endormissement n'étaient finalement que le seul moyen dont il disposait pour les interpeller, leur faire savoir combien il se sentait mal, combien il voulait retrouver sa vie d'autrefois ! 

Il était déstructuré. Tous les repères mis patiemment en place au cours des années, sur lesquels il s'appuyait pour puiser la confiance dont il avait tant besoin pour aborder chaque nouvelle journée avaient été bouleversés, voire supprimés.

Les parents furent convaincus que si cela était réellement le message qu'il voulait leur transmettre, alors, aucun médicament n'apporterait une solution durable. Lui montrer qu'on comprenait la raison de ses angoisses, dialoguer calmement avec lui au moyen de mots à sa portée, faire preuve de patience et d'affection seraient les seuls remèdes susceptibles de lui rendre confiance et de lui faire revoir le monde avec les yeux d'avant.

Ce printemps naissant était marqué par une première grande souffrance pour la petite famille.

 (à suivre)

T.S. octobre 2014. Toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

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14/10/2014

La roche tarpéienne... 26

Il y avait désormais plus de six ans qu'Eric était revenu aux "Jours Meilleurs", il venait de fêter son dix-septième anniversaire.

Un soir du mois de janvier, dans les allées d'une grande surface, Sylvain et Céline croisèrent un éducateur et, bien naturellement, lui demandèrent des nouvelles de leurs fils. Ils sentirent que celui-ci hésitait à leur répondre mais finalement, il leur avoua que depuis quelques semaines, il avait constaté, une évolution négative chez Eric.

-           "En ce moment... comment vous le dire... nous le trouvons un peu plus perturbé. Nous pensons cependant qu'il n'y a pas lieu de dramatiser car nous constatons, chaque année, que la période des fêtes de Noël et de Nouvel-An sont très souvent à l'origine d'un regain de nervosité au sein des groupes. Nous accueillons des enfants qui retournent régulièrement en famille et d'autres qui n'ont pas cette chance. Tout cela est propice à de petites tensions mais cela va très vite passer".

Hélas, il fallut se rendre à l'évidence car les informations en provenance de l'internat n'étaient pas meilleures, là également les soirées étaient plus difficiles, les moments de grande agitation se succédaient, l'endormissement était progressivement redevenu le problème connu naguère. Durant la journée, dans sa classe, il était tantôt agressif, tantôt câlin. En famille, alors que d'ordinaire il appréciait le confort d'un fauteuil ou du divan, il ne restait pas en place et les repas étaient littéralement engloutis. La moindre remarque, même futile, pouvait déclencher une tempête. De brèves périodes de sérénité alternaient avec des moments d'hyperactivité et de nervosité exacerbée. Les parents vivaient désormais au rythme de la douche écossaise.

Aux six années de progrès constants et de calme rassurant succédait une période agitée et stressante. Cette nouvelle situation fit prendre conscience aux parents que rien n'était jamais définitif, qu'on avait raison de dire : "la roche tarpéienne est proche du Capitole".

On leur avait expliqué que la personne autiste évoluait souvent par paliers et que, parfois, les progrès semblaient s'arrêter comme si elle avait besoin de reprendre une respiration après les effort accomplis. Ils n'imaginaient cependant pas qu'Eric allait dégringolait du niveau atteint à la cave.

Au début de l'année scolaire, les "Jours Meilleurs" avaient engagé un jeune médecin qui convoqua, un soir, Céline et Sylvain pour leur faire part de son diagnostic. Il était impératif de trouver un traitement adapté à son état en faisant appel à une aide médicamenteuse. Jusqu'alors, à part quelques sirops contre la toux, quelques antipyrétiques, quelques vitamines, jamais Eric n'avait jamais fait l'objet d'une médicalisation. Il proposa d'hospitaliser le jeune homme afin d'effectuer des examens neurologiques et de déterminer une médication appropriée.

Au cours de cette conversation, une expression fit sursauter Céline, il sera peut-être nécessaire de le mettre sous une "camisole chimique". Le jeune praticien avait un style direct et n'hésitait pas à asséner de véritables coups de massue aux parents. Sylvain pensa : "Le monde se déshumanise et la médecine suit le tempo !". Les bons vieux médecins de famille tentaient de rassurer les patients, certains universitaires semblent, aujourd'hui, plutôt faire étalage de leur savoir en se moquant des dégâts qu'ils pouvaient produire.

Le lundi suivant, ils se rendirent avec Eric à la clinique la plus proche où on leur fit comprendre que ces examens et ce suivi ne pouvaient se réaliser que dans un milieu ad-hoc, un service de neurologie au sein d'un hôpital psychiatrique. On tenta de rassurer les parents, leur fils n'était pas fou et on n'allait pas l'interner mais il était absolument nécessaire de passer par cette solution pour lui apporter la meilleure aide.

Céline et Sylvain prirent contact avec le docteur Lenoir au sein de la clinique des Noisetiers. A cette occasion, Sylvain ne put s'empêcher de constater que pratiquement tous les services qui accueillent des personnes handicapées puisaient leur nom au sein de la flore. Dans l'existence d'Eric, les "Noisetiers" allaient ainsi rejoindre les "Brindilles".

Leur fils avait été étrangement calme durant le trajet qui séparait leur domicile de la clinique mais, au moment de franchir la porte des Noisetiers, Eric serra très fort le bras de son père en tremblant et, le regardant, lui dit :

-             "Papa, J'ai peu' (peur)".

C'était la toute première fois de son existence qu'il avait été capable de communiquer un sentiment en utilisant la première personne. Ce n'était pas le double dans le miroir qui avait peur, c'était lui ! Avait-il pressenti ce qui allait se passer ? Ces quelques mots accrurent davantage l'inquiétude des parents. Ils eurent envie de faire demi-tour mais cette réaction humainement compréhensible ne solutionnerait pas le problème et leur fermerait les portes de l'établissement scolaire. Ils s'annoncèrent par l'interphone et franchirent la grande porte qu'on referma aussitôt à double-tour.

Le docteur Lenoir, sur le ton dégagé de celui qui a l'habitude de ces accueils, présenta la clinique comme on ferait la publicité pour un hôtel : chambre individuelle, petit déjeuner dans la chambre, repas au réfectoire quand cela est possible, fumoir et coin télévision. Tout un monde que leur fils n'avait jamais fréquenté !

A la fin de l'entretien, afin de l'aider à entrer dans cet hôtel si particulier, deux infirmiers vinrent le prendre par les bras et le traînèrent devant ses parents tétanisés par le spectacle qu'on leur offrait. 

-               "Allez, tu vas venir avec nous et... sagement !".

Le jeune homme se débattit et parvint presque à se glisser hors de l'anorak ouvert dans une tentative de les rejoindre. Les infirmiers devaient être rompus à ce genre de réaction car ils le maîtrisèrent rapidement.

-              "E'ic veut 'ester ave maman !";

Ce furent les derniers mots qu'ils perçurent lorsque la porte de la section "hospitalisation" des Noisetiers se referma avec un bruit qui allait longtemps résonner dans leurs oreilles. Ils n'eurent même pas l'occasion de l'embrasser comme ils le faisaient à chaque fois qu'il les quittait.

-               "Un petit détail encore... pour le bien-être du patient, les visites en sont pas autorisées pendant deux ou trois semaines, un délai que je déterminerai en fonction de sa réponse au traitement, mais bien entendu, vous pouvez téléphoner".

Ces dernières paroles plongèrent encore plus le couple dans l'affliction. Au loin, on entendait le jeune autiste appeler, hurler sa peur et son désespoir. Ils eurent l'impression de l'abandonner !

(à suivre)

T.S. octobre 2014 Toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

13:50 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)