17/10/2014

Retour au calme ! 29

Les vacances d'été touchaient à leur fin. Il ne fut pas question de différer la rentrée de septembre, Eric l'attendait avec impatience. Il monta donc dans le bus scolaire avec le plâtre auquel il semblait habitué, un élément bien intégré qui faisait presque partie de lui-même !

Lorsque, quelques semaines plus tard, on lui enleva, il parut déçu à l'idée de ne plus revoir la gentille infirmière qui s'était bien occupée de lui pendant les huit semaines qu'avait duré la rééducation.

Au moment de quitter la clinique, il prit dans ses bras celle qui l'avait si bien soigné et dit :

-            "E'ic aime bien Lucette".

-            "Si tous les enfants que je soigne étaient aussi...faciles que toi, alors venir travailler serait pour moi une sinécure... allez, sois bien sage à la maison et continue les exercices pour ta main" lui répondit la dame en blanc en adressant un clin d'œil aux parents.

Une petite larme brillait au coin de l'œil trahissant l'émotion de la soignante.

Eric témoignait à nouveau de l'affection envers ceux qui l'entouraient. Par contre, quand il se promenait avec son père, il restait indifférent aux gens du village qu'il croisait. Il faut dire que beaucoup de ceux-ci semblaient l'ignorer et interpellait Sylvain, comme s'il se promenait seul :

-              "Alors, Sylvain, on profite du beau temps pour faire un peu de marche ?"

Pas un regard, pas un mot à l'égard d'Eric comme si on le gommait du paysage. Au début, Sylvain se retournait sur son fils et l'invitait à dire bonjour mais par la suite, il s'abstint car les gens restaient insensibles à ses salutations. Le père du jeune autiste ne parvint jamais à admettre cette attitude et en fut toujours peiné. Au contact des enfants handicapés qu'il fréquentait lors de ses visites aux "Jours Meilleurs", il avait depuis bien longtemps compris combien un bonjour, un sourire, une main tendue permettait d'exprimer à la personne handicapée : "Tu existes pour moi et je partage avec toi le bonheur de te rencontrer". L'empathie est, dit-on, une qualité mais elle semble devenir de plus en plus rare à notre époque où l'égoïsme règne en maître !

Parfois, un promeneur engageait la conversation et lui demandait :

-                "Et alors, pour le moment, comment va-t-il ?  On dirait qu'il a perdu pas mal de poids. Je pense qu'il y aura toujours des hauts et des bas, c'est bien triste...il faut vous dire que la maladie dont il souffre est incurable...on n'a pas encore trouvé le remède, le médicament miracle... je ne peux que vous souhaiter bon courage !".

A peine avaient-ils fait quelques pas qu'Eric interrogeait son père :

-                  "E'ic n'est pas malade ! E'ic est gué'i".

Si certaines personnes autistes ne parlent pas, si d'autres ont des problèmes à communiquer, à formuler leurs souhaits, de plus en plus de professionnels sont intimement persuadés qu'il ne faut jamais parler devant elles comme si elles étaient absentes. Dans ces moments là, si on leur prête attention, on peut très souvent remarquer une augmentation du rythme des balancements, l'émission de sons ou de petits cris, sortes de mélopées plaintives, et même une soudaine agitation. Ce changement d'attitude est probablement la traduction d'une compréhension de leur part ! Il ne faut jamais aborder, en leur présence, des jugements et critiques les concernant. Trop de personnes oublient ces précautions élémentaires en se disant par facilité : "Après tout, elles ne comprennent pas !".

Sylvain était mal à l'aise lors de ces rencontres fortuites. Il se disait que notre société dite "civilisée" avait inconsciemment développé une logique lamentable, celle du rejet de la personne différente, de l'exclusion de l'inadapté, de l'extrême méfiance envers celui qui ne nous ressemble pas. Cette idéologie a même été poussée à son paroxysme durant une période sombre de notre histoire. Cela a amené l'élimination systématique des plus faibles, de ceux qui ne répondaient pas aux normes arbitraires fixées, tout cela dans un souci d'épuration ethnique. Si, à la fin de ces années de folie, tous les gouvernements avaient proclamé, haut et fort : "Plus jamais cela !", près de cinquante années plus tard, le monde continuait à exclure ceux et celles qui lui renvoyaient une image peu en phase avec la vision élitiste qui était devenue la sienne.

Les informations en provenance des "Jours Meilleurs" étaient rassurantes, Eric avait retrouvé le rythme de croisière qui était le sien avant les évènements qui amenèrent son hospitalisation aux "Noisetiers". Durant le premier trimestre de l'année scolaire, il avait récupéré une partie des kilos perdu, son regard était plus vif et il s'intéressait à nouveau à son environnement.

Pour ne pas déroger à une tradition solidement établie depuis sa naissance, les grands-parents furent invités au réveillon de Noël. Le rapport des enseignants, remis à la veille des vacances, permit à tous de passer une joyeuse soirée. Parfaitement décontracté, Eric reprit de tous les plats et, à nouveau souriant, écouta avec attention les conversations échangées. Après les évènements de cette année qui touchait à sa fin, ils trinquèrent à la santé du jeune homme et fêtèrent dignement ce moment de paix... retrouvée !

(à suivre)

T.S. octobre 2014 Toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.  

    

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16/10/2014

La loi des séries ou quand le sort s'acharne ! 28

Avec une certaine réticence, le docteur Lenoir signa l'autorisation de sortie des "Noisetiers".

-           "Il sera nécessaire de réévaluer son traitement régulièrement, ceci afin d'éviter la récidive d'épisodes d'angoisse comme celui auquel nous venons de faire face. J'ai fait une lettre à remettre au docteur Lambert, je suis persuadé qu'il y a lieu de maintenir une camisole chimique, la plus légère possible !".

Sylvain ne parvenait pas à s'habituer à ce terme. Jusqu'à présent, il le croyait réservé pour soigner de graves cas de folie. Constatant son air contrarié, le psychiatre lui expliqua qu'il s'agissait d'une expression largement utilisée, presque banale, au sein d'un établissement comme le sien. Le père d'Eric aurait cependant préféré l'expression mise sous traitement médicamenteux. Cela voulait dire la même chose mais le choquait beaucoup moins. Dans le cas de certaines maladies, face aux familles, le monde médical ferait bien d'élaborer un vocabulaire un peu plus humain

Eric rentra à la maison à la veille des vacances de Pâques, une hospitalisation de six semaines avait suffi à lui faire perdre quatorze kilos mais aussi à faire disparaître cette joie de vivre qu'on lui connaissait. Il n'attachait plus d'importance à tout ce qui faisait son quotidien, il ne montrait plus aucun intérêt pour ses jeux de construction, sa collection de modèles réduits, ses livres. Tout n'était plus qu'indifférence. Quelques jours avaient suffi à l'anéantir, il allait falloir des mois pour le reconstruire.

Les deux semaines de vacances furent longues et pénibles. Eric dormait très peu, à peine quelques heures par nuit. Durant la journée, il fallait constamment l'occuper, le distraire, l'empêcher de penser à toutes ces journées passées à la clinique. Il promenait mais sans plus jamais regarder autour de lui, il donnait l'impression d'être blasé. On décida de ne plus faire référence au passé mais à songer uniquement à l'avenir.

Le soir, dès qu'il se mettait au lit, il posait un tas de question :

-              "E'ic va p'us aller à l'hôpital ? C'est pas gai l'hôpital ! La chamb'e d'E'ic était fe'mée à clé".

Pour le rassurer, Sylvain et Céline se relayèrent à son chevet, bien souvent durant une longue partie de la nuit. Tout ce qui avait jusqu'alors composé son univers lui était devenu étranger : finies les balades à bicyclette, oublié l'entretien du jardin, refermés les livres de coloriages. Tout au plus aimait-il encore regarder des cassettes vidéos ! 

De la mi-avril à la fin juin, la direction des "Jours Meilleurs" mit tout en œuvre pour apporter une aide maximale à l'élève. Était-il plus énervé ou angoissé ?  Une bénévole, détachée pour s'occuper uniquement de lui, l'emmenait promener dans le parc. Elle lui redonnait le goût au coloriage et aux travaux manuels, lui faisait écouter de la musique. 

Céline et Sylvain furent toujours reconnaissants à l'égard du personnel de l'école qui multiplia les initiatives pour sortir le jeune autiste de ce mauvais pas. Quand arriva la fête du mois de juin, il participa aux diverses animations mais, contrairement aux années précédentes, le sourire était absent, le regard lointain, le visage encore anguleux. Il ne semblait pas prendre part à la fête, tout au plus en était-il un simple figurant !

Durant les mois d'été, afin de soulager les parents, le directeur de l'institution leur proposa d'emmener l'élève au camp de vacances. A la mi-juillet, il partit donc, pour deux semaines. Sylvain et Céline reçurent une carte postale les informant que tout se passait normalement, que leur fils retrouvait progressivement sa joie de vivre, qu'il faisait même de petites blagues au personnel. Le séjour se déroula sans problème... jusqu'à ce dernier jour.

Au moment de faire les valises, Eric souhaita aider l'éducatrice en portant les sacs dans la camionnette. Par énervement, à l'idée de retourner chez lui, ou par distraction, il ne vit pas la porte vitrée, fermée à double-tour. Courant, il se fracassa littéralement sur celle-ci et un éclat de verre lui entailla profondément le poignet. Une ambulance le transporta dans une clinique de la ville voisine. Le temps que Sylvain, averti par téléphone, quitte son bureau, aille chercher Céline et fasse le court trajet, Eric était en salle d'opération, le chirurgien craignant la rupture du tendon.

On les fit patienter dans le couloir menant au bloc opératoire durant près de deux heures. Portant encore leurs masques et leurs bottes en tissu, le chirurgien et l'anesthésiste sortirent et passèrent devant eux, sans prêter attention. Ils devisaient à voix haute :

-               "C'est la première fois que j'opère une personne souffrant d'un tel handicap, tu as vu dans quelle angoisse ce garçon se trouvait à son arrivée, il n'arrêtait pas d'appeler... probablement sa mère, je ne comprenais pas ce qu'il disait ! Il a fallu augmenter la dose pour pouvoir l'endormir !" dit le plus jeune en ôtant son masque.

-                "J'espère qu'il ne conservera aucune séquelle, le tendon étant déjà bien remonté" répondit le plus âgé qui devait être le chirurgien.

Une infirmière vint chercher les parents pour les conduire dans la chambre. Quand il ouvrit les yeux, le jeune autiste fut tout heureux de constater leur présence. Céline fut, bien entendu, autorisée à rester auprès de lui. Sylvain attendit la fin des visites, l'embrassant, il lui promit de venir tous les soirs, après le travail. Tout au long du chemin de retour, il se dit que le sort s'acharnait sur eux.

Pendant son séjour à la clinique, l'adolescent prit à nouveau plaisir à regarder des livres et à écouter des cassettes. Il accueillait les visiteurs avec un large sourire, notamment le directeur des "Jours Meilleurs", un homme extraordinaire vouant sa vie aux personnes handicapées. C'était la première fois qu'Eric avait subi une anesthésie générale, on pouvait croire que celle-ci avait effacé les (mauvais) souvenirs récents et lui avait rendu un regard positif. Après un séjour d'une semaine, il revint à la maison, l'avant-bras immobilisé par un plâtre. Bizarrement, il ne fut pas spécialement tracassé par le port de ce dernier alors que, jusqu'à cet accident, il avait toujours été mal à l'aise lorsqu'il rencontrait une personne portant le moindre petit pansement.

(à suivre)

T.S. octobre 2014  Toute reproduction même partielle non autorisées sans l'accord de l'auteur.  

   

 

 

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