19/11/2014

Des remarques qui font mal ! 37

          

            La vie nous en apporte la preuve, tous les jours, nous sommes souvent confrontés à des idées toutes faites, à des jugements à l'emporte-pièce, à des "a-priori". Les plus faibles sont les plus exposés et les parents d'enfants handicapés sont parfois victimes de ces sentences populaires qui ne sont basées sur aucun fondement. Sylvain et Céline en firent souvent l'amère expérience.

Un matin, Sylvain était arrivé de très bonne heure au bureau. Son chef de service lui avait demandé de réaliser un audit des dossiers de remboursement. En effet, depuis quelque temps, la maison qui l'employait faisait la chasse aux fausses déclarations de sinistres, le nombre de celles-ci avait tendance à augmenter probablement en raison de la situation économique qui commençait à de se dégrader.

C'était un travail long et fastidieux qui requérait beaucoup d'attention afin de dénicher le détail pouvant mettre sur la piste d'une possible fraude. Il fallait, pour chaque demande, étudier dans le détail la légalité du dossier par rapport à la réglementation en vigueur. On suivait celle-ci depuis le moment de son introduction jusqu'à celui de la notification de la décision, on s'attardait sur les divers éléments. L'attention de Sylvain fut attirée par un point d'exclamation porté en marge d'un dossier. Ne comprenant pas la raison de la présence de celui-ci, il prit le classeur et se rendit auprès de l'employé qui l'avait confectionné.

             - "Pourrais-tu m'expliquer pourquoi apparaît cette annotation en marge, je n'en vois pas la raison ?"

L'homme se saisit de la feuille, sourit et lui répondit :

              - "Bah... il suffit de regarder la "profession" du bénéficiaire de cette demande, un handicapé pour lequel la case "revenus mensuels" renseigne près de mille euros... Tu te rends compte mille euros à ne rien faire, à attendre que cela tombe du ciel ! Mon fils qui a terminé de longues études et ne trouve pas d'emploi perçoit à peine huit cent soixante euros au chômage. A certains moments, j'en arriverai à souhaiter qu'il soit handicapé, il n'aurait plus de problèmes !".

Sylvain ne répondit, il respira profondément et retourna à son bureau. La remarque l'avait touché comme un coup de poignard. Il savait, par expérience, que le montant qui était alloué à une personne handicapée était loin d'être un cadeau, même si certaines personnes l'assimilaient encore à une sorte de compensation donnée au bénéficiaire et à sa famille pour le malheur vécu. Le fils de son collègue n'avait pas de travail, il le déplorait, mais il possédait une richesse : l'autonomie. Il pourrait toujours se débrouiller dans la vie au contraire d'une personne handicapée qui, physiquement ou mentalement amoindrie, devra continuellement compter sur un tiers pour l'aider quotidiennement. Dans notre société, de plus en plus tournée vers le profit, l'aide aux plus faibles est, parfois, considérée comme une charge !

L'attitude de Sylvain ne changea pas à l'égard de ce collègue peu compréhensif, mais une amitié se tissant peu à peu au moyen de fils ténus, un de ceux-ci venait d'être rompu !

L'hiver arriva et fut particulièrement rude cette année-là mais brouillards, verglas et neiges ne représentèrent jamais des obstacles à des retours réguliers en famille. Progressivement, le couple avait acquis un nouveau rythme. Durant la quinzaine, Sylvain et Céline préparaient le retour de leur fils et pendant le week-end, ils lui consacraient tout leur temps. Pour être parfaitement détendu, Eric avait toujours besoin de se rattacher à une sorte de scénario préétabli. Ainsi, lors de chaque retour, on réalisait presque toujours les mêmes activités : la promenade au marché du samedi matin, les balades dans la campagne ou en ville à la découverte des étalages, les occupations tels les puzzles, les coloriages ou la détente au jardin.... Il y en avait une que le jeune homme attendait avec impatience, la visite chez "Mame" du dimanche. On y mangeait le gâteau, buvait du café, on abordait mille sujets de conversations et Eric pouvait rester une ou deux heures dans un fauteuil, souriant, détendu, tout simplement heureux d'être là.

Depuis son entrée à la "Villa des Rêves", tout semblait aller pour le mieux... semblait !!!

(à suivre)

T.S. novembre 2014 toute reproduction même partielle interdite sans l'autorisation de l'auteur.  

 

 

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18/11/2014

Une visite qui dérange ! 36

            Il y avait un peu plus de six mois qu'Eric résidait à la "Villa des Rêves". Le groupe des résidents s'était progressivement étoffé, ils étaient désormais huit ou neuf adultes, garçons et filles, dont l'âge variait entre vingt et vingt-six ans.

Sylvain et Céline souhaitèrent que le docteur Lambert qu'ils consultaient régulièrement puisse découvrir le cadre de vie de leur fils. Celui-ci accepta avec empressement :

             - "C'est une excellente idée, des amis habitent un village voisin, avec mon épouse nous nous y rendons régulièrement, j'aurai donc l'occasion d'y passer".

Quelques semaines plus tard, il décida de faire une surprise à Eric.

Après avoir franchi la grille du parc qui était grande ouverte, il sonna plusieurs fois avant qu'une jeune fille ne vienne entrebâiller la porte d'entrée. Lorsqu'il se présenta et déclina le but de sa visite, celle-ci lui répondit :

               - "Je suis désolée, nous ne pouvons vous recevoir, vous devez avertir, au préalable, la direction de votre venue, je n'ai reçu aucune instruction vous concernant !".

Il eut beau expliquer qu'il était le psychiatre et qu'il soignait Eric depuis près de vingt ans, elle bredouilla encore quelques mots et referma la porte. Il s'en retourna, un peu vexé de cet accueil pour le moins glacial !

Pour ne pas les tracasser, il se garda bien, lors de la consultation suivante, de relater cette mésaventure aux parents, mais ceux-ci l'avaient apprise de la bouche même du directeur avec ce ton habituel trahissant son agacement :

               - "Le médecin qui soigne Eric - je n'ai pas retenu son nom - est venu pour le rencontrer et nous n'avons pu accéder à sa demande. Le personnel a reçu des consignes strictes, compte tenu de leurs problèmes et des conséquences que pourrait avoir une visite sans que nos résidents y soient préparés, nous ne dérogeons pas à la règle fixée. Préalablement à toute visite, il est important qu'on prenne rendez-vous, cela vaut également pour les parents, je dois vous l'avoir dit lors de l'une de nos premières rencontres et répété lors d'un entretien téléphonique ".

Une nouvelle fois le ton était sans appel, cependant Sylvain et Céline réagirent, Eric connaissait le docteur Lambert depuis l'âge de trois ans, il l'avait peut-être plus côtoyé durant son existence que certains membres de sa famille. Sylvain se laissa emporter :

               - "Croyez-vous qu'il faille adopter une attitude aussi intransigeante ?".

               - "Absolument, pour le bien de tous et... parce que c'est la règle de la maison, vous n'allez quand même pas contester notre règlement d'ordre intérieur".

Cette fois, le ton de Mr. Dufaut était sec, dénué d'amabilité.

Si au moins ce règlement existait sur le papier mais, jusqu'à présent, toutes les instructions avaient toujours été communiquées verbalement !

Quelques semaines plus tard, le médecin fut néanmoins autorisé à rencontrer son jeune patient, au cours d'un entretien limité à une dizaine de minutes en présence d'une éducatrice, dans un petit  parloir...dont le radiateur ne fonctionnait pas.

Il raconta sa visite aux parents, passant sous silence l'impression de malaise perçue à cette occasion, se contentant de dire qu'il avait trouvé Eric en bonne forme et qu'il semblait épanoui.

                - "Il m'a accueilli avec son grand sourire habituel. Il semblait heureux de me voir. Je crois que le plus important c'est qu'il aille bien et qu'il semble bien intégré dans son nouveau milieu de vie. J'ai brièvement fait la connaissance d'une de ses éducatrices mais on ne peut pas dire qu'elle soit causante, pendant toute la durée de l'entretien son regard ne cessa de se poser sur Eric et sur moi".

                 - "Vous avez connaissance de son nom ou de son prénom ?" interrogea Sylvain qui n'avait pas encore eu l'occasion de s'entretenir avec les membres du personnel, n'ayant des contacts qu'avec le directeur.

                 - "Non, elle s'est présentée à moi comme étant une éducatrice qui avait Eric de temps à autres, ce ne fut d'ailleurs pratiquement que les seules paroles que j'ai entendues d'elle".

L'incident fut classé.

(à suivre)

T.S. toute reproduction même partielle interdite sans l'autorisation de l'auteur.

             

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