16/12/2014

Vers ce qui ne sera pas un "happy end" 60

             A partir de ce moment, le souvenir de "Mame" fut omniprésent tant à la maison que dans l'institution. Il y avait pas un jour sans qu'il ne parle d'elle. Parfois, incrédule, il demandait :

            -" Mame est au ciel ?"

D'autre fois, il semblait convaincu du fait et disait :

            - "On va pus voir "Mame" !".

Sylvain et Céline se rendirent compte que malgré ce long silence durant plusieurs mois, Eric n'avait toujours pas fait son deuil.

Un deuil comporte différentes phases plus ou moins facilement identifiables, d'une durée différente en fonction de la sensibilité de l'individu qui y est confronté.

Il y a le choc à l'annonce de la disparition de la personne aimée ou connue, cette phase peut parfois laisser la personne touchée par ce départ sans émotion apparente. Elle est suivi par le déni, la personne refuse d'admettre la nouvelle, elle est incapable de réaliser l'absence définitive de la personne défunte, un état dans lequel elle peut s'enfermer durant une plus ou moins longue période. Le déni est progressivement remplacé par la tristesse pouvant même aller jusqu'au désespoir. L'étape suivante, la résignation précède l'acceptation. C'est lors de cette phase d'acceptation qu'on commence, peu à peu, à ne garder que les bons souvenirs, les bons moments vécus avec la personne disparue. Le deuil n'est vraiment terminé que par la reconstruction. Cette phase ultime va au-delà de l'acceptation, la personne en deuil organise sa nouvelle vie, celle qu'elle va devoir poursuivre, coûte que coûte, sans pour autant oublier l'être désormais absent.

Un an après le départ de "Mame", Eric semblait toujours être dans la phase de déni. Le choc de l'annonce, un matin de janvier, "Aux Acacias", s'étant passé sans émotion apparente !

Les mois passèrent et la phase de "déni" subsista.

Pendant ce temps, à l'institution, des changements étaient apparus. Du personnel ayant acquis une grande expérience au contact des personnes autistes qui lui étaient confiées fut progressivement remplacé pour des motifs divers : départ en retraite, démissions ou changement d'orientation professionnelle. Contrairement à la situation bien stable prévalant dans l'enseignement spécialisé, celle des institutions connaît malheureusement de fréquentes mues. Afin de ne pas déstabiliser les résidents, les nouveaux venus doivent impérativement s'investir dans la compréhension de leur mode de fonctionnement. Ce n'est pas une tâche simple, cela peut même être profondément déroutant et demande toujours beaucoup d'attention. Il faut abandonner tous ses préjugés accumulés au fil des ans. Hélas, certains refusent parfois cette remise en question personnelle, forts de leurs convictions, assis sur leurs acquis d'expériences passées dans des domaines bien différents, ils ne présentent absolument pas le profil pour accompagner la population dont ils ont la responsabilité. Ils s'ingénient alors à détricoter minutieusement et sans aucun état d'âme, ce que d'autres ont patiemment construit.

Sylvain constata que l'accueil du lundi matin aux "Acacias" avait bien changé. L'atmosphère amicale et bon enfant qui prévalait jusqu'alors avait progressivement disparu. Désormais, au moment de conduire Eric dans son groupe de vie, il traversait une cour le plus souvent vide, toutes les portes des bureaux étaient fermées, plus personne ne lui faisait un signe de loin afin de l'inviter à venir faire rapport du week-end écoulé. L'administratif pur et dur probablement mis en place par un nouveau gestionnaire avait remplacé les élans du cœur manifestés jusqu'alors. Deux minutes après l'avoir déposé, il regagnait son véhicule pour reprendre le chemin du retour, avec la nette impression de ne plus être considéré comme un parent, un collaborateur dans le domaine de l'éducation de son fils. Divide ut regnes ! Divise pour régner ! Il existe des gens qui ne peuvent s'imposer autrement que par la force. Pourtant, il y a moyen de construire des relations durables avec humanité, encore faut-il en avoir cette capacité ou la volonté !

Prendre en charge une personne autiste, jour après jour, c'est accepter des "incidents de parcours" résultant de son mode de fonctionnement. C'est prendre en compte que cette personne peut être victime de crises d'angoisse générant des troubles du comportement et parfois des phases durant lesquelles elle peut se montrer plus agressive même vis-à-vis de ceux qu'elle aime par-dessus tout. Ces tensions extrêmes traduisent toujours des moments de grande souffrance, elles sont l'expression d'une impossibilité à communiquer un mal-être. Si elles sont dirigées vers des proches c'est justement parce que c'est de ceux-ci que la personne souffrante attend le plus d'aide. On peut commettre des erreurs de raisonnement mais refuser de les corriger, ne pas accepter de retirer une expérience des situations négatives est difficilement compréhensible.

Eric était-il malheureux ? Voulait-il faire passer un message ? Malheureusement, la communication fut rompue. Si elle avait pu s'établir, on aurait évité une catastrophe.

(à suivre)

T.S. décembre 2014. toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

 

15:47 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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