15/12/2014

Elle est avec Saint-Nicolas ? 59

L'annonce du décès de "Mame".

            Lors du week-end de retour qui suivit les funérailles de "Mame", Eric ne parla pas de sa grand-mère. Il avait été convenu que l'annonce de son décès se ferait, lors du retour aux "Acacias", de façon à ce que famille et institution parlent d'une seule et même voix.

Le lundi matin, au lieu de rejoindre directement son groupe, le garçon fut convié avec ses parents à une réunion à laquelle participaient deux membres du personnel qui le connaissaient depuis son arrivée dans l'institution, huit ans plus tôt.

Heureux peut-être de déroger à l'habitude du retour et de se retrouver à une table en leur compagnie, Eric était souriant. Il fallait maintenant trouver les mots justes, ceux à sa portée, car une personne autiste vit dans le concret et ne peut appréhender les notions abstraites. Quoi de plus difficile d'évoquer avec elle le problème de la mort, tant de grands philosophes ont déjà eu bien du mal à cerner le problème de fin de vie.

Après avoir échangé quelques banalités destinées à dédramatiser la situation, à détendre l'atmosphère, on en vint au but de cette rencontre :

          - "Ton papa et ta maman, t'ont appris que "Mame" était malade, très malade..."

Eric releva la tête, déposa sa tasse de café et il regarda chaque personne assise autour de la table, le regard était interrogateur !

          - "Comme ton copain Pierre qui nous a quittés l'année dernière, tu te rappelles de lui... elle est partie au ciel et on ne pourra plus la voir !".

          - "On va pus voi' Mame" reprit-il, en les regardant fixement. .

          - "Non, mais on pensera toujours à elle, elle sera toujours avec nous, dans notre cœur " lui répondirent Sylvain et Céline.

Eric se tut et reprit sa tasse de café. Il semblait bien avoir capté le sens des paroles qui lui avaient été adressées mais, étrangement, il n'éclata pas en sanglots. Il ne formula plus un mot jusqu'à la fin de l'entretien qui se déroula, dès lors, entre parents et membres du personnel, il sembla même soulagé lorsqu'une éducatrice lui dit :

            - "Maintenant, tu vas rejoindre ton unité et papa et maman viendront te rechercher vendredi prochain".

Contrairement aux autres fois, sans enthousiasme, il se leva, embrassa ses parents et traversa la cour sans même se retourner. Il marchait lentement. Ses parents furent convaincus que cette réaction prouvait que l'annonce était assimilée. Pris dans les activités habituelles de son unité de vie, il n'aurait peut-être pas trop l'occasion de se focaliser sur cette nouvelle. Le personnel resterait attentif à l'évolution dans les prochains jours et les prochaines semaines et institution et parents s'échangeraient la moindre information à ce sujet. 

Durant près d'un an, il ne parla jamais de sa grand-mère. Sylvain et Céline furent donc très surpris lorsqu'à l'approche des fêtes de fin d'année, il les questionna à son sujet. C'était un dimanche, lors du repas de midi, s'arrêtant de manger, il demanda :

            - "A Noël, on va voi' "Mame" ?".

Sans faire un long discours, ce qui est inutile lorsqu'on s'adresse à une personne autiste, les parents lui répondirent :

            - "Tu sais bien qu'on ne plus voir "Mame", elle est partie au ciel, on te l'avait dit aux "Acacias" !".

Sa réaction les interpella :

             - "Elle est avec Saint-Nicolas ?".

Si cela pouvait le rassurer, ils crurent intéressant d'abonder dans son sens mais, futé, il reprit :

             - "Saint-Nicolas i-vient appo'ter des cadeaux !".

Ils se regardèrent, stupéfaits, l'association d'idées avait peut-être été mal choisie car, pour lui, si Saint-Nicolas descendait du ciel, tout comme le Père Noël, une fois par an, il était peut-être convaincu que sa grand-mère en ferait de même ! Une logique implacable !

              - "Il n'y a qu'eux deux qui descendent du ciel, les autres personnes qui sont parties restent là-haut !" reprirent-ils essayant de rattraper la situation.

              - "Pou'quoi ?".

Cette simple question venant d'une personne autiste soulevait une interrogation que malheureusement tout le monde partage : pourquoi ?

La conversation s'arrêta là, il avait vu arriver le plat de croquettes.

Comme à son habitude, Sylvain lui demanda : 

              - "Combien en veux-tu ?"

              - "Deux !"

C'était la réponse à laquelle il était habitué car pour Eric deux signifiait toujours plusieurs. Il ne lui mit que deux croquettes dans son assiette, attendant sa réaction :

Celle-ci vint tout de suite, regardant son assiette et ensuite son père, il dit :

              - "Enco, si vous plait, papa !'".

(à suivre).

T.S. décembre 2014 Toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

08:26 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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