14/12/2014

Une nouvelle redoutée 58

L'état de "Mame" empire.

            A partir de la fin du mois d'octobre, l'état de santé de la grand-mère d'Eric se dégrada rapidement. Elle restait des heures dans son fauteuil devant une télévision éteinte, le regard perdu dans la contemplation du parc. Elle adorait pourtant, depuis toujours, les émissions culturelles, les jeux et les journaux d'informations, jamais elle n'aurait raté un seul de ces programmes. A la mi-novembre, elle refusa de s'alimenter malgré les efforts déployés par le personnel infirmier de la maison de repos.

Constatant, lors d'une de ses visites journalières, que l'assiette du dîner était restée sur la table sans avoir été entamée, Sylvain demanda un rendez-vous à la directrice de l'établissement. Celle-ci lui confirma, hélas, ce qu'il craignait, "Mame" refusait non seulement la nourriture mais aussi les médicaments. Le docteur avait prescrit des perfusions pour l'hydrater et la nourrir. On avait été obligé de l'aliter.

               - "Malheureusement, croyez mon expérience, la fin est proche, elle ne veut plus lutter" lui avait-elle dit au moment où il sortait de son bureau.

Revenu dans la chambre, Sylvain s'installa dans un fauteuil, à son chevet. Il entama la conversation mais celle-ci ne fut, tout d'abord, qu'un monologue car la vieille dame s'obstinait à regarder fixement le plafond. Il parla du temps qui se refroidissait, de ses anciens voisins qui lui demandaient souvent de ces nouvelles.....Changeant de sujet, il lui raconta qu'il avait reconduit Eric à l'institution, durant la matinée, et que celui-ci était heureux de retrouver ses copains, le terme qu'il utilisait souvent pour désigner les autres résidents des "Acacias".

A l'évocation de son nom, elle tourna le visage lentement vers lui et murmura :

               - "Comment va-t-il ?"

Sylvain narra alors, par le détail, le week-end que celui-ci venait de passer à la maison, lui dit combien il avait été heureux de la visite effectuée deux semaines auparavant et qu'il souhaitait encore venir la voir.

               - "Je ne peux pas le recevoir dans cet état... Je suis beaucoup trop faible !".

               - "C'est vrai, mais il vous faut reprendre des forces et pour cela il faut manger !".

               - "Je n'ai plus envie de manger, je suis seule et je sens que la fin est proche, pourquoi encore m'accrocher".

Sylvain décida de lui apporter une ultime motivation.

               - "Dans quelques semaines, c'est Noël, ce serait un magnifique cadeau pour Eric de pouvoir venir ici".

Elle marqua une longue pause, sembla réfléchir et, malgré que la nourriture servie dans la maison soit excellente, lui dit :

                - "Je regrette la soupe et les plats que je préparais chez moi !".

Il est vrai que "Mame" adorait faire la cuisine, une passion qu'elle avait léguée à sa fille.

                 - "Si cela vous manque, vous savez ce qu'on va faire... tous les midis, je viendrai avec de la soupe préparée par Céline et je vous aiderai pour le repas".

A ces mots, son regard bien terne jusqu'alors se fit un peu plus vif. Elle acquiesça par un signe de tête.

Dès le lendemain, Céline remplit un bidon de potage bien chaud, elle fit également une purée agrémentée d'un peu de viande hachée et Sylvain emporta tout.

Un rituel s'établit rapidement, il redressait le lit électrique, remontait ses oreillers et remplissait, un peu à la fois, un bol qui lui présentait. Au début sa belle-mère semblait prendre goût à ce repas complété par un yaourt ou une crème, néanmoins, après quelques jours, elle tenta de dissuader Sylvain d'encore venir :

                   - "Restez auprès de Céline, occupez-vous d'Eric, moi, j'ai fait mon temps, je ne pensais pas vivre si vieille... c'est bien gentil votre sollicitude à tous les deux pour moi mais...  laissez moi tranquille !".

Elle avait fêté ses nonante ans durant son séjour en clinique et, ce cap symbolique passé, elle avait décrété que son heure était venue. 

Sylvain continua, néanmoins, à venir la voir, mais le plus souvent, il retournait avec le bidon de soupe et le plat préparé. Lors de ces visites, elle dormait ou geignait.

Les vacances de fin d'année débutèrent, Eric revint pour une semaine à la maison. Entre la Noël et le Nouvel-An, "Mame" tomba dans le coma. Il était impensable de lui rendre visite en compagnie d'Eric. Celui-ci ne l'aurait pas reconnue et aurait gardé d'elle un trop mauvais souvenir. On lui expliqua que sa grand-mère était gravement malade et qu'elle devait beaucoup se reposer.

                - "Peut-et'e qu'ap'es elle va gue'i ?".

                 - "Peut-être !" lui répondirent Céline et Sylvain, insistant sur ce mot qu'il avait lui-même utilisé.

Le lendemain du retour d'Eric aux "Acacias", la direction de la maison de repos les avertit du décès de "Mame". Céline perdait sa maman et Sylvain se sentait orphelin d'une mère adoptive, lui qui, depuis près de vingt ans, n'avait plus de famille. Ils pensèrent à Eric sachant tout ce qu'elle était pour lui.

Des questions se posaient : comment allait-on lui annoncer et quelle serait sa réaction ? "Mame" représentait presque quarante années de sa vie !

(à suivre)

T.S. décembre 2014. Toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.  

09:38 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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