10/12/2014

La joie d'Eric ! 55

           Une nouvelle fois le ciel se dégagea ! Sylvain et Céline étaient désormais conscients que le grand beau temps ne s'installerait jamais définitivement dans leur existence. Comme ils ne pouvaient imaginer le prochain épisode douloureux qui surviendrait immanquablement, ils goûtèrent aux moments de bonheur qui succédèrent aux jours de chagrin. Eric partageait leur joie.

Aux "Acacias", tout le monde le trouvait plus serein, plus attaché aux éducateurs à qui il lui arrivait de faire des petites blagues. A la maison, le fou-rire était souvent présent. Sylvain s'amusait souvent à se cacher et dès qu'Eric le découvrait, il partait d'un grand rire après s'être exclamé :

             "Je te vois, papa !".

Les apéritifs du samedi et du dimanche étaient des moments festifs. Le regard d'Eric brillait lors de la préparation des toasts, des petits dés de fromage ou des petits rouleaux de jambon aux pruneaux. Il levait bien haut son verre de jus de fruit ou de tomate et, pressé de le boire d'un trait, il s'exclamait : "Santé" alors que Sylvain n'était même pas encore assis. Il avait depuis bien longtemps compris que cela lui permettait d'avoir rapidement un second verre. Ensuite, devant son assiette, quand Céline apportait les plats à table, il souriait en disant : "Hum, ça va être bon!" il se délectait rien qu'en voyant arriver les plats fumants.

Il n'était pas difficile en ce qui concerne les repas, il aimait tout mais avait cependant une préférence pour les croquettes. Parfois, pour le taquiner, Sylvain s'adressait, avec un clin d'œil, à Céline et lui disait : "Tu vas faire des pommes de terre, ce midi ?", alors du salon, on entendait une voix qui disait :

             "Non, hein maman, on va fai' des c'oquettes ? C'est bon les c'oquettes".

Quand Sylvain ouvrait une petite bouteille de vin pour accompagner le repas, Eric ne pouvait s'empêcher de dire en riant :

             "Attention, papa, tu vas êt'e saoul !".

             " Pas pour un petit verre !", lui répondait son père, qui ne buvait du vin que très rarement.

              "Un... pas deux !" proclamait-il avec un sourire.

Dans une autre vie, Eric aurait pu être un policier chargé des alcotests.  

Le dimanche, Céline allait chercher un gâteau. En ouvrant la boite, elle interrogeait tout haut :

             "On va voir ce qu'il y a dedans !".

Avec un grand sourire, Eric répondait :

             "C'est un gâteau !".

Alors Sylvain ouvrant doucement le couvercle s'exclamait :

             " Mais il n'y a rien dans cette boîte, le boulanger a encore oublié de mettre le gâteau !".

Il fallait alors voir, durant quelques secondes, le regard interrogateur d'Eric qui se posait tour à tour sur son père et sur sa mère. Bien vite, il soulevait le couvercle pour dire avec un grand sourire :

            "Mais, non, i-est là... tu vois !".

Quand ils étaient invités chez Frédéric Lamy et son épouse, c'était un autre jour de fête pour Eric. Frédéric Lamy adorait faire la cuisine et lors de sa venue, il préparait toujours des gaufres ou des crêpes. Dès qu'il franchissait le seuil de la maison, Eric regardait Madame Lamy et disait :

             "On sent les gaufres ! ça sent bon !". 

Frédéric Lamy, venant à sa rencontre, le regardait, avec un air faussement triste, en disant :

              "Je n'avais pas de farine, je n'ai pas pu en faire !".

Eric n'était pas dupe, son regard se portait vers la cuisine et, voyant le fer branché, il disait :

              "Mais si, i-en a !" et il retrouvait son sourire.

Il en était de même lorsqu'il allait, chaque dimanche de retour, chez "Mame". Calmement installé dans un fauteuil du salon, il l'observait aller et venir dans sa cuisine, sachant qu'elle allait mettre une tarte ou un gâteau sur la table. Parfois, il se levait, allait la rejoindre et lui demandait :

              "Tu veux un p'tit coup de main, Mame ?" c'était son expression favorite !

Il l'aidait alors à mettre les tasses et assiettes sur la table et patientait jusqu'à ce que le café soit passé.

C'était un bonheur simple et certains le trouveront même futile, mais les personnes handicapées savent encore se réjouir de peu de choses. Au contraire des enfants et des adultes d'aujourd'hui qui ont besoin de jeux ou d'appareils de plus en plus sophistiqués pour trouver quelques instants de plaisir, elles se contentent de ces petits moments d'amitié et de tendresse qui leur font oublier leur angoisse et leur mal-être. L'attention qu'on porte à ces personnes est le plus beau des cadeaux qu'on puisse leur faire.  

Les visites effectuées chez l'oncologue étaient rassurantes, on ne prononçait pas encore le mot tant attendu de guérison mais de rémission. Les mois et les saisons filèrent car tout semble aller toujours plus vite quand la joie est au rendez-vous. Chaque week-end ressemblait au précédent. L'été dans le jardin ou en promenade dans la campagne, l'hiver dans la douce chaleur du foyer, les jours s'écoulaient agréablement, paisiblement, faisant, peu à peu, oublier le terrible hiver durant lequel un crabe, sorti de nulle part, les avait plonger dans la tourmente.

(à suivre)

T.S. décembre 2014. toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

 

 

 

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