07/12/2014

Quand la poisse colle aux basques ! 53

Un jour de Saint-Nicolas !          

Il y a des appels téléphoniques qu'on préférerait ne jamais recevoir. Ce fut le cas, trois bonnes années après son entrée aux "Acacias". Un jour qui resterait gravé dans la mémoire de Sylvain et Céline : le 6 décembre, le jour où on fête la Saint-Nicolas. Le soir de celle-ci, ils ne parvinrent pas à trouver le sommeil, tenus éveillés par les pinces d'un crabe dont ils n'auraient jamais songé qu'il croiserait un jour le chemin de leur fils. Il faut être réaliste : le handicap n'immunise pas contre la maladie.

L'avant-veille, l'éducatrice qui s'occupait plus particulièrement d'Eric, attentive à toutes ses réactions, avait découvert une anomalie au moment du bain. L'information ayant été directement répercutée à la direction médicale de l'établissement, un appel urgent avait été adressé au généraliste. Celui-ci confirma les soupçons du personnel et envoya Eric effectuer des examens complémentaires dans une clinique proche de l'institution. Le diagnostic fut sans appel, il y avait lieu de consulter un chirurgien le plus rapidement possible.

Après avoir informé les parents, les responsables des "Acacias" prirent, avec leur accord, un rendez-vous dans une unité médicale spécialisée pour ce type d'intervention. Dès le lendemain soir, Eric accompagné par deux éducatrices et ses parents se rencontrèrent dans le bureau d'un chirurgien. Après auscultation, celui-ci tenta de les rassurer, il s'agissait bien d'une tumeur mais celle-ci semblait récente et encore peu développée. Pour ne pas perdre de temps, compte-tenu que la période des fêtes était proche, on marqua accord pour qu'il soit opéré trois jours plus tard. Comme disait le praticien, il fallait donner le maximum de chance au malade. Ils devaient une fière chandelle à l'éducatrice qui avait fait preuve, dans ces circonstances, d'un très grand professionnalisme.

Le lundi, Eric fut hospitalisé et subit une batterie d'examens qu'il accepta avec une facilité qui déconcerta mais surtout ravit les parents et le personnel de l'institution. Tenant compte de son problème, le chirurgien autorisa Céline à demeurer jour et nuit auprès de lui tandis que Sylvain réserva une chambre dans un hôtel proche de la clinique afin d'être présent durant la journée. L'opération dura deux heures et se déroula sans aléas. Une fois encore, une fois de plus, Sylvain et Céline ne comptèrent plus tout ce temps qu'ils avaient déjà passé, au cours de leur existence, à se morfondre, à angoisser, à prier pour que tout aille bien pour leur fils.  

Ils ne se sentirent, à aucun moment, abandonnés. Il y avait toujours un membre de l'équipe éducative qui venait voir Eric durant la journée. Le soir, après leur journée de travail, les éducateurs de son groupe ou des membres de la direction faisaient même un détour pour venir le soutenir. Ce témoignage d'amitié, de profonde humanité, ce soutien constant allèrent droit au cœur des parents. Ils ne l'oublieraient jamais. C'était alors la marque de fabrique des "Acacias" imprimée par Madame Demarke.

Avant la sortie de l'hôpital, le médecin reçut les parents et conseilla une chimiothérapie à titre préventif. Comme Eric ne se plaignait jamais, il valait mieux mettre toutes les chances de son côté.

Cette année-là, ils passèrent d'étranges fêtes de fin d'année. Face à Eric, ils devaient conserver une attitude sereine, le distraire, rire avec lui. Au fond d'eux-mêmes, ils ne pouvaient empêcher une petite pointe d'inquiétude de les tenailler.

Ils rencontrèrent l'oncologue, celle-ci les mit en confiance et leur expliqua les effets secondaires auxquels il devrait faire face. Il avait bien passé le cap de l'intervention chirurgicale, comment allait-il désormais supporter ce traitement relativement lourd ? 

La première chimio dura une semaine. Tous les jours, Eric recevaient deux ou trois "Baxter". Le matin ou l'après-midi, il y avait toujours un membre du personnel des Acacias qui venait lui dire un petit bonjour. Eric souriait et ne perdait pas l'appétit, il coloriait et regardait la télévision. A la fin de la première chimio, il revint à la maison et le quotidien ne fut pas bouleversé.

On avait prévenu les parents que la deuxième chimiothérapie serait plus agressive et cette fois leur fils accusa le coup, il fallut lui raser les cheveux ne laissant qu'un fin duvet, la fatigue omniprésente l'obligeait à s'allonger et à dormir presque toute la journée, les vomissements se produisaient après les repas. Soumis à ces rudes épreuves, son corps maigrissait. Malgré cela, Eric restait serein et il semblait rassurer ses parents en leur adressant parfois un léger sourire.

Un soir, lors de sa visite quotidienne dans la chambre, l'oncologue lui dit :

             - "Tu vas voir, tu vas bientôt aller mieux, c'est un mauvais moment à passer"

Eric la regarda avec de grands yeux, comme surpris par cette remarque, et lui répondit :

             - "Un docteu' ça gué'it tout !"

             - "Si cela pouvait être vrai !... Je vois, mon garçon, que tu as un bon moral et c'est très important pour le processus de guérison !... Il paraît que tu as déjà des admiratrices au sein du service".

Par son attitude accueillante, en quelques jours, il était devenu la coqueluche des infirmières.

Prenant les parents à part, l'oncologue leur expliqua qu'elle avait déjà été amenée à constater que le vécu d'une personne autiste face à la maladie et au traitement était totalement différent de celui des autres personnes. Inconsciente de la gravité de celle-ci, elle ne stressait pas, ne ruminait pas, ne se tracassait pas et elle montrait une confiance aveugle dans la médecine. Etait-ce là une preuve supplémentaire que le premier ennemi de la personne soignée est en grande partie, elle-même ? On le saura peut-être un jour !

Le jour où Eric quitta la clinique, il ne put retourner directement aux "Acacias", ses défenses immunitaires étaient effondrées, il était trop affaibli et la convalescence devait obligatoirement se faire à l'abri d'une éventuelle contagion.  

Eric resta près de deux mois à la maison, peu à peu, les effets de la chimio s'estompèrent, il retrouva ses habitudes, ses occupations, recommença à sortir. Après un nouvel examen, le médecin donna enfin le feu vert pour son retour dans l'institution. Il y avait été absent près de trois mois et une suspension d'agréation se profilait à l'horizon. Dura lex, sed lex !

(à suivre)

T.S. décembre 2014 toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.   

 

 

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