06/12/2014

Jours, semaines et mois s'écoulent paisiblement ! 52

             Après le départ inopiné de Madame Demarke, rien ne changea aux "Acacias". Les personnes qui lui succédèrent à la gestion de l'institution suivirent la route qu'elle avait tracée.

Eric continua à progresser. Lors de sa présence en famille, il aimait aider Céline dans la préparation des repas en pelant consciencieusement les pommes de terre, préparant la purée, mélangeant les sauces et dressant la table. Le repas terminé, il s'empressait de débarrasser la table et de placer les verres, couverts et assiettes dans le lave-vaisselle. En compagnie de Sylvain, il passait l'aspirateur dans la voiture, classait des documents dans le bureau ou époussetait ses petites voitures de collection. Parfois, il lui arrivait, devant la télévision, de poser la tête sur l'épaule de Céline et de s'endormir pour quelques minutes, le visage apaisé, l'air heureux.  

Sylvain et Céline riaient secrètement de le voir jouer au contremaître lors de la tonte de la pelouse, indiquant les endroits où la tondeuse n'était pas encore passée.

              - "Là... le gazon est haut" disait-il en montrant une partie non encore traitée.

              - "Attends, je ne suis pas encore arrivé là !" lui répondait Sylvain ou Céline.

              - "Bientôt !" s'exclamait-il alors avec un large sourire.

Il était tellement impatient d'avoir un magnifique gazon, coupé très court, qu'il aurait fallu que tout se fasse rapidement, comme par enchantement.

Plus calme, il pouvait également se rendre dans le jardin et y rester seul, allongé dans un fauteuil et regardant les fleurs ou les oiseaux.

Educateurs et éducatrices des "Acacias" étaient parvenus à le rassurer et à lui faire découvrir d'autres facettes de la vie en société.

Deux années passèrent durant lesquelles il partit joyeux en camps de vacances et participa à des activités sportives pour personnes handicapées. Il connaissait chaque jour de la semaine grâce au rythme acquis depuis son arrivée. Le lundi, il attendait avec impatience la séance d'hippothérapie, le mardi, le jardinage et la cuisine...

Par une belle journée d'été, les éducateurs invitèrent les parents à participer à un pique-nique dans un domaine voisin. Eric y accueillit ses parents sans grandes exclamations, souriant, tout simplement heureux de les voir.  

Entretemps, Sylvain avait pris sa retraite, un peu contraint et forcé. Il pensait encore travailler deux ou trois ans, lorsque la direction de l'entreprise pour laquelle il travaillait depuis plus de trente-cinq ans lui proposa, amicalement, une pause dans sa carrière couplée à une légère perte de traitement. Il avait toujours aimé le travail qui était le sien, quitter ses collègues était pour lui une déchirure. Ces derniers étaient bien au courant des aléas qu'il avait connus durant ces trois décennies et ils l'avaient toujours soutenu lors des périodes les plus sombres. Hélas, Sylvain était devenu, comme beaucoup d'autres de son âge, un élément d'une nouvelle restructuration décidée par des administrateurs désireux de réduire le personnel afin d'augmenter, une fois de plus, leurs substantiels émoluments et les participations aux bénéfices qui y étaient liées. A notre époque, le rêve de celui qui est tout en haut de l'échelle n'est-il pas de pouvoir se passer de tous ceux qui, sous lui, y sont accrochés, tout en oubliant que ce sont eux qui maintiennent sa stabilité et lui ont permis de s'élever ? On peut aussi appeler cela l'ivresse du pouvoir ! 

Quand vint le jour du départ, il rangea son bureau, reprit les quelques photos de famille qu'il avait remplacées de nombreuses fois au cours de toutes ces années. Il rangea dans son attaché-case les dessins coloriés par Eric emportés pour lui faire plaisir et aussi parce qu'il voyait transparaître un sentiment de fierté dans ses yeux. Au fond de lui, il savait qu'il rencontrait ses collègues pour la dernière fois. On a beau promettre de se revoir, la retraite est un aiguillage qui mène bien souvent celui qui la prend sur une voie de garage. Avant de se quitter, ils partagèrent un apéritif suivi d'un repas servi dans le restaurant de l'entreprise.  

Désormais, il ne devrait plus faire d'heures supplémentaire pour compenser l'arrivée en retard, le lundi matin, lorsqu'il reconduisait Eric à l'institution. Dorénavant, Céline ne resterait plus seule et, profitant des beaux jours, ils pourraient aller faire des balades qui jusqu'alors étaient réservées au week-end, par le plus mauvais des hasards, bien souvent pluvieux ! 

(à suivre)

T.S. décembre 2014.  Toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

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