04/12/2014

L'au-revoir à Madame Demarke 51

             Le premier hiver d'Eric aux Acacias se profilait à l'horizon. En novembre, on y fêta son anniversaire, il souffla, en deux fois, ses trente-trois bougies. Deux semaines plus tard, comme au temps de sa scolarité aux "Jours Meilleurs", le 6 décembre, au sein de l'institution, la Saint-Nicolas fut joyeusement fêtée. A l'heure du goûter, le grand saint passa d'unité en unité pour remettre un cadeau personnalisé ainsi que des bonbons à chaque résident. Lors du retour en famille qui suivit ce jour de fête, Eric était particulièrement heureux. Ce fut le sujet de sa conversation sur la route du retour. A la maison, des cadeaux avaient été disposés dans la salle à manger, des cassettes de Walt Disney, une chaude écharpe, un bonnet et des friandises suffirent largement à son bonheur.

              - "Je vais dire que Saint-Nicolas est passé à la maison !" dit-il avec un grand sourire, expression de sa joie profonde.

Il se réjouissait à l'avance de pouvoir annoncer, le lundi matin, cette nouvelle à ses copains et aux éducateurs et éducatrices.

Le dimanche, chez "Mame", le sourire fut tout aussi présent quand il découvrit l'album à colorier, les crayons de couleur et les sujets en chocolat et en massepain.

La semaine suivante, l'institution organisait son traditionnel "Marché de Noël", les parents pouvaient y faire moisson de petits cadeaux confectionnés par les résidents et le personnel. Le verre de vin chaud offert à l'accueil réchauffa autant le corps que l'esprit en cette sombre journée de décembre où la température frôlait le zéro degré. Des cougnolles et du chocolat chaud étaient au menu du goûter. Celui-ci se déroula dans un aimable brouhaha, les résidents étant un peu excités par la présence des parents. Au début de soirée, ils quittèrent Eric, au moment où celui-ci regagnait son unité, après les avoir embrassés, il se retourna une fois encore et leur lança gaiement :

                 - "A vend'edi p'ochain !".

La période des fêtes de fin d'année ne pouvait pas mieux commencer ! 

Au cours des vacances de Noël, on retrouva un Eric serein et détendu, profitant des promenades, s'extasiant devant les illuminations, regardant calmement la télévision, souriant devant les aventures de Winnie l'Ourson et passant d'excellentes nuits en faisant pratiquement "le tour de l'horloge", un paisible repos d'une dizaine d'heures.

Le jour de la rentrée, le 2 janvier, en lui mettant les bras autour du cou, il souhaita une "bonne année" à l'éducatrice venue l'accueillir et fila sans un regard pour ses parents. Cette attitude qui aurait pu les décevoir était la preuve pour eux qu'il se sentait bien aux "Acacias" et cela les tranquillisa une fois de plus.

Dans le courant du mois de février, ils reçurent un appel téléphonique de Madame Demarke. Depuis longtemps celle-ci caressait l'idée, un peu folle, d'emmener résidents, personnel et parents visiter un parc d'attraction. Céline et Sylvain s'associèrent à ce projet et le samedi suivant, dans l'obscurité d'une glaciale nuit d'hiver, les autocars prirent la route. Jamais journée ne fut aussi mémorable, jamais les jeunes autistes ne furent aussi heureux. Au retour, tous s'endormirent très rapidement. Il est vrai qu'on trouve plus facilement le sommeil quand la journée à été exempte de soucis.

Le temps s'écoula, depuis son arrivée aux "Acacias", Eric et se parents avaient l'impression de vivre sur un petit nuage. Ce bonheur tant espéré était enfin à leur portée. Le ciel s'était enfin dégagé !

Hélas, un ciel d'azur se couvre parfois rapidement et l'orage inattendu éclate et couche la moisson, amenant ruine et désolation.

Lors d'un retour en famille, à la fin de l'été, Madame Demarke leur annonça qu'elle était souffrante et qu'elle devait s'absenter durant quelque temps de l'institution. Personne n'imagina qu'elle ne reviendrait plus au milieu de ce petit monde dont elle était la fondatrice. Un arrêt cardiaque jeta la consternation aux "Acacias". La douleur était immense parmi ceux qui lui étaient redevables de tant de bienfaits. Ce cœur à la fois si grand et si fragile avait cessé de battre. C'est à ce moment seulement qu'on apprit que l'existence n'avait pas toujours était facile pour elle et que, tirant expérience de ces épisodes douloureux, elle avait porté son regard sur ceux à qui, comme elle, la vie n'avait pas fait de cadeaux. C'était là le secret de Madame Demarke : pour comprendre la souffrance, il faut souvent en avoir fait la cruelle expérience. Il est impossible de se mettre au niveau d'un malheureux si on vit dans l'opulence. On rencontre très rarement des gens de cœur, par contre, à notre époque, les "technocrates" froids et calculateurs sont légion.

Quelques jours après ses funérailles, une émouvante cérémonie de "l'au-revoir" fut organisée au sein des "Acacias". Sous une grande tonnelle blanche dressée au milieu de la cour, sur une table, le portrait de la disparue semblait, une dernière fois, regarder tous ces jeunes autistes qui vinrent déposer une fleur auprès d'elle. Le président du conseil d'administration, très ému, promit aux résidents, parents et membres du personnel désemparés que l'œuvre de Madame Demarke serait poursuivie dans l'esprit qui était le sien. Ces paroles rassurèrent ceux et celles qui les entendirent. Il n'y avait pas de raison d'être inquiet puisque ceux et celles qui allaient prendre le relais partageaient les mêmes vues que la défunte.

Sylvain avait une totale confiance en ceux qui prirent le relais.

(à suivre)

T.S. décembre 2014. Toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.   

 

22:12 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.