30/11/2014

L'angoisse explose ! 46

L'importante angoisse d'Eric, la folle inquiétude des parents !

Durant les semaines qui suivirent l'épisode du déménagement du mobilier, on vit apparaître chez Eric des attitudes annonciatrices d'un profond changement, d'une tension naissante. Ce fut, comme toujours, la difficulté d'endormissement qui se révéla le signe avant-coureur, suivie presqu'aussitôt par des moments de grande agitation, d'intense nervosité. Un besoin de bouger continuellement, d'aller d'une pièce à l'autre ainsi qu'une violence verbale jusqu'alors inconnue précédèrent l'installation de la logorrhée. Quand parfois il s'apaisait, la tornade laissait place à une profonde tristesse. Les explosions de colère étaient de plus en plus rapprochées, elle succédaient systématiquement à de courtes périodes durant lesquelles il se refermait sur lui-même. Si Sylvain et Céline lui faisaient la moindre remarque, il se montrait menaçant à leur égard, il lui arrivait même de les bousculer ou de briser des objets à sa portée.

Face à un tel changement, ils sollicitèrent une réunion avec la direction de la "Villa des Rêves" afin de faire le point sur cette évolution inquiétante. La direction ne trouva pas cette demande justifiée et sembla la repousser aux calendes grecques.

L'état de leur fils empira. Il était littéralement pris de panique au moment d'aller se coucher, il regardait sous son lit de peur d'y découvrir un animal ! La présence de Céline auprès de lui fut à nouveau nécessaire et il s'endormait après une longue veille. Devant la télévision, on voyait des larmes couler. Interrogé, il était incapable d'expliquer ce qui était la cause de ce chagrin.

Et puis un jour, lors d'un repas, il dit en regardant ses parents avec des larmes dans les yeux :

               - "Après papa et maman vont mou'i, ils vont aller au ciel, E'ic se'a tout seul, E'ic ne pou'a p'us veni à sa maison, sa maison se'a vendue !".

Stupéfaits et émus par ces mots, ils tentèrent vainement de le consoler, de lui expliquer que tout cela arriverait inéluctablement mais bien plus tard, que papa et maman étaient encore jeunes, qu'il ne fallait pas penser à ces choses là. Rien n'y fit, jour après jour, retour après retour, ils continuait à tenir ce même discours. Qui avait été lui mettre de pareilles idées dans la tête ?  A quel jeu jouaient cette ou ces personnes ? Voulait-on l'écarter définitivement de ses parents, mettre définitivement le grappin dessus pour lui imposer d'autres vues, d'autres méthodes ?

Une fois encore lorsqu'ils relatèrent ces réflexions au responsable de l'institution, celui-ci opposa un silence et haussa les épaules.

Ils ne comptèrent plus les nuits passées à veiller Eric qui ressassait sans cesse les mêmes mots. La notion de mort, jusqu'alors ignorée, était désormais omniprésente. Ils enregistrèrent des cassettes, gravèrent de longues heures de ses monologues. Ils ne voulaient pas s'entendre dire, comme ce fut déjà le cas, qu'ils projetaient leurs inquiétudes sur Eric et interprétaient, de façon négative, ces propos. Ils ne voulaient pas être taxés d'affabulation. 

Las de se voir opposer le silence, Sylvain ne se contenta plus d'utiliser le téléphone, il écrivit une longue lettre dans laquelle il fit part de leurs constatations et exigea, cette fois, une rencontre rapide avec tout le personnel qui s'occupait d'Eric. Quelques jours plus tard, ils reçurent une brève correspondance les invitant à une réunion.

La rencontre se déroula en fin d'après-midi, Monsieur Dufaut et son adjointe Madame Larbain y assistaient. Comme les parents l'avaient présumé, aucun éducateur n'était présent. Ils n'avaient nullement besoin d'un porte-parole rompu à l'art du non-dit ou de la manipulation, ils souhaitaient simplement obtenir un échange de vues avec ceux et celles qui étaient quotidiennement au contact de leur fils et qui pouvaient peut-être les éclairer sur les éventuelles raisons de son comportement.

             - Pour quelle raison, nous refuse-t-on continuellement de rencontrer le personnel ?demandèrent-ils.

             - "Parce que celui-ci s'occupe des résidents, je crois qu'on vous l'a assez répété !" leur répondit Mr. Dufaut sans aucune aménité.

             - "Vous ne pouvez être au courant de tous les détails, parfois un petit événement peut être à l'origine du déclenchement de crises d'angoisse, un éducateur détient probablement une information à ce sujet, il a peut-être été témoin d'un fait qui a déclenché ce processus?" essayèrent-ils d'expliquer.

               - "Je suppose que vous n'êtes pas venus pour nous apprendre notre métier !" la réponse de Mme Larbain fut cinglante et accompagnée d'un regard complice vers le directeur.

                - "Quelles sont ses occupations durant la semaine ? Va-t-il souvent en promenade ? Va-t-il faire des commissions ? Est-il souvent dans sa chambre ? Lui qui aimait faire de longues balades à pied est désormais fatigué après quelques pas, il  n'a plus de condition physique ! Comment expliquez-vous cela ? Dès qu'il a franchi cette porte, on ne sait rien de ce qu'il fait !". Les questions fusaient et étaient posées en fonction des constatations faites à la maison lors des derniers retours en famille.

De glaciale au début, l'entrevue devint progressivement houleuse, les parents étaient bien décidés, cette fois, à obtenir toutes les informations jusqu'alors éludées. Aux questions précises qu'ils posaient, ils eurent droit à des profonds soupirs, des réponses évasives ou à des silences pesants.

                 - "Le traitement a-t-il été modifié récemment ?" s'inquiéta Sylvain.

                  - "Y-a-t-il  des changements importants dans son environnement, dans les activités, du nouveau personnel, des nouveaux résidents, a-t-il été vu récemment par le médecin de l'établissement ? Si oui, que pense celui-ci de ce brusque changement?" questionna Céline.

Les questions se multiplièrent, elles ne reçurent aucune réponse, tout au plus provoquèrent-elles quelques nouveaux haussements d'épaules et même quelques sourires ironiques.  Ces interrogations étaient tout à fait normales de la part de parents qui cherchaient à comprendre les raisons de cette soudaine perturbation chez leur enfant mais elles semblaient contrarier au plus haut point la direction de l'institution.

Mr. Dufaut prit enfin la parole : 

                   - "Vous dépassez les limites de l'acceptable, nous ne comprenons pas les raisons qui motivent toutes vos inquiétudes et encore moins la nécessité de cet entretien. Je pense que vous avez fait un déplacement inutile et que vous nous avez fait perdre notre temps. Il est préférable pour tout le monde de mettre fin à cette conversation, tout cela est franchement ridicule, nous avons autre chose à faire qu'écouter vos vaines élucubrations".

Si cela ne ressemblait pas à une mise à la porte !

Pour la première fois, ils se quittèrent sans échanger la moindre poignée de main. Cette attitude peu amicale, pour ne pas dire hostile, ne leur apporta pas l'apaisement désiré.

Ils seraient désormais attentifs aux attitudes et propos d'Eric afin d'essayer de découvrir ce qu'on semblait vouloir leur dissimuler. Ils prirent rendez-vous en urgence auprès du docteur Lambert, le seul qui les soutenait lors de chaque épreuve et cela depuis près de trente ans !

(à suivre)

T.S. novembre 2014 Toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

 

                    

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28/11/2014

Un don embarrassant ! 45

           L'hospitalisation n'avait causé aucun souci, Eric avait été impeccable. Dans sa relation avec le personnel, il avait même fait preuve d'une certaine maturité. Il accueillait les infirmières avec le sourire, ne semblait pas presser de retourner à la maison, encore moins à l'institution ! Le séjour en clinique avait ressemblé à quelques jours de vacances.

Les parents se disaient que le contraste était saisissant lorsqu'ils se remémoraient l'attitude connue au moment des fêtes de fin d'année, un état fortement perturbé mais de courte durée. Était-ce réellement l'envie de passer le réveillon avec les autres résidents qui avait provoqué une telle agitation ou une autre raison qui leur échappait. Eric semblait extrêmement résistant à la douleur. Que ce soit pour un piqûre, un vaccin, des soins dentaires ou lors de son accident au camp de vacances, jamais on ne l'avait vu pleurer ou geindre. Il existe cependant une différence entre résistance et insensibilité et les moments de grande nervosité, voire d'agressivité n'étaient-ils pas tout simplement les signaux qui traduisaient une grande souffrance ? Sa façon à lui de nous lancer un appel à l'aide ? Désormais, Sylvain et Céline seraient attentifs à ces fluctuations d'humeur.

Quelques semaines plus tard, Céline reçut un appel téléphonique, il émanait d'une vieille dame qu'elle rencontrait parfois lors de ses promenades et qui lui demandait toujours des nouvelles d'Eric.

              - "Pourriez-vous passer me voir avec votre époux, j'ai une proposition à vous faire concernant votre fils" lui dit-elle.

Rendez-vous fut pris pour le lendemain. Que pouvait bien vouloir cette dame à leur fils ? Au téléphone, elle avait été avare d'explications.

A leur arrivée, elle les accueillit avec un sourire bienveillant.

              - "J'ai appris par une voisine que votre garçon était dans une institution, je suis occupée à préparer mon départ pour une maison de retraite et comme, hélas, je ne puis emporter la totalité du mobilier, j'ai décidé de faire don de ces petits fauteuils, du guéridon, de la petite table du hall d'entrée et de quelques chaises à cette maison... Je suppose que cela leur fera plaisir".

Les parents furent agréablement surpris par cette offre inattendue.

               - "Surtout ne me dites pas que cette maison n'a pas besoin de meubles et si c'est le cas, eh bien, ils peuvent toujours prendre contact avec un antiquaire ou un brocanteur, cela leur fera une petite rentrée financière !".

Le mobilier, en très bon état, correspondait au style de la maison bourgeoise qu'était la "Villa des Rêves" aussi Sylvain lui demanda-t-il un délai de réflexion, le temps de prendre contact avec la direction de l'établissement.

               - "Prenez tout votre temps, vous savez... je ne pars pas demain" leur dit-elle en les raccompagnant sur le pas de la porte.

Mis au courant de l'offre, Mr. Dufaut accepta les meubles tout en faisant remarquer qu'il fallait trouver une solution pour les apporter.

               - "Ce n'est pas grave, je vais louer une camionnette" lui répondit Sylvain, heureux de pouvoir faire plaisir.

Deux jours plus tard, il embarquait les meubles et prenait la route.

A peine avait-il parcouru deux ou trois kilomètres que son portable sonna. Malgré la mauvaise qualité de la communication, il reconnut le ton autoritaire de Mr. Dufaut.

               - "Ce n'est pas ce matin que vous devez nous apporter les meubles de cette vieille dame ?" lui demanda-t-il.

               - "Oui et... je vais d'ailleurs arriver chez vous dans quelques minutes, je suis à mi-route !".

               - "Il vaudrait mieux venir un autre jour car nous ne pouvons vous recevoir !".

Sylvain sentit une sourde colère monter en lui. Depuis deux jours, ils étaient d'accord sur la date et l'heure de sa venue, il avait loué un véhicule à ses frais, il avait chargé avec l'aide d'un voisin les meubles et voilà qu'on lui disait de tout annuler. Il était de bonne composition mais il ne fallait quand même pas abuser de sa bonté.

               - "Cela va aller très vite, je suis chez vous dans dix minutes et il en faudra pas plus de dix autres minutes pour tout décharger".

               - "Je suis navré que vous le preniez sur ce ton mais je vous signale qu'il n'y aura personne pour vous aider, nous avons autre chose à faire !" lui dit sèchement Mr. Dufaut qui n'avait probablement pas l'habitude qu'on discute ses ordres.

A son arrivée, il fut obligé de sonner plusieurs fois avant qu'une éducatrice ne vienne, en courant, lui ouvrir la grille donnant accès à la propriété.

               - "On m'a dit que vous deviez tout déposer devant la porte du garage et qu'on allait s'en occuper quand on aurait le temps" lui dit-elle avant de disparaître aussi rapidement qu'elle n'était venue.

Il n'eut même pas l'occasion de demander des nouvelles d'Eric ! Cela lui tenait pourtant à cœur.

Les quatre fauteuils, la petite table, les six chaises, le guéridon et le petit meuble-secrétaire, tout cela était bien lourd pour un seul porteur surtout lorsqu'on n'est pas habitué aux déménagements. La "Villa des Rêves" était calme, trop calme, on aurait dit qu'elle n'était pas habitée.

Sylvain était loin d'imaginer que le mobilier ne prendrait jamais place dans le bâtiment et qu'il resterait des mois dans une petite remise avant d'être déposé aux encombrants !

(à suivre)

T.S. novembre 2014 toute reproduction même partielle non autorisée sans l'autorisation de l'auteur.

09:53 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)