01/12/2014

La confiance est rompue 47

             Informé par les parents d'Eric du déroulement de l'entretien, le docteur Lambert entreprit, à son tour, une démarche auprès des responsables de la "Villa des Rêves". On lui répondit que le résident était désormais sous l'unique responsabilité de l'institution et suivi par le médecin attaché à celle-ci, on refusa même de le mettre en contact avec son patient prétextant qu'il était occupé. Lorsqu'il posa la question de savoir si le traitement prescrit avait été modifié, il y eut une hésitation de la part de l'adjointe qui préféra transférer la communication vers Mr. Dufaut.

              - "Les parents sont capables de se rendre compte, lors des retours, que la médication est toujours la même !" lui dit-il sur un ton qui se voulait neutre.

La question n'était pas innocente car depuis quatre ou cinq retours, Sylvain et Céline avaient remarqué que le week-end se décomposait en trois parties bien distinctes : une nervosité le vendredi soir avec problèmes d'endormissement, un calme qui revenait dans le courant de la matinée du samedi et se prolongeait le dimanche avec des nuits sereines, une tension qui montait à nouveau, au fur et à mesure, qu'on approchait de l'institution, le lundi matin. Au moment de les quitter, alors qu'une larme perlait au coin de l'œil, systématiquement il posait la question : 

               -"Tu vas enco' veni me che'cher vend'edi ?".

Une fois même, il refusa carrément de descendre de la voiture et, à la demande de Mr. Dufaut, deux membre du personnel vinrent le chercher. Tout le long de la distance séparant le véhicule de la porte d'entrée, il se retourna pour adresser à ses parents un regard désespéré.

Sylvain partait ensuite au travail, le cœur dans un étau, la gorge nouée et ses collègues comprenaient qu'il vivait des heures difficiles.  

Lors du retour suivant, pour le toute première fois, Mr. Dufaut ne les reçut pas dans le parloir, une éducatrice leur amena Eric dans le couloir, les salua et disparut aussitôt. Cette attitude devint même la règle par la suite.  

Un vendredi soir, ayant remarqué, sur une prescription médicale probablement involontairement (ou volontairement) laissée dans son sac, que figurait le nom d'un médecin, ils consultèrent l'annuaire téléphonique et se décidèrent à prendre contact directement avec ce psychiatre. Semblant surpris par leur démarche, il accepta néanmoins de les recevoir en son cabinet privé. C'était la toute première fois qu'ils le rencontrait. Tout au long de l'entretien, il prit de nombreuses notes et sembla montrer beaucoup d'intérêt pour les informations données par les parents.

               - "Je l'ai vu deux ou trois fois ces derniers temps, car, selon, le directeur de l'institution, il était souvent fort énervé et perturbait gravement le groupe. Malheureusement, je ne vais pas assez régulièrement pour me faire une idée précise des raisons de ce brusque changement. Je suis dans l'obligation de me référer aux déclarations qui me sont faites lors des visites. Je découvre qu'il doit exister un conflit latent entre vous et l'institution et très sincèrement, je ne souhaite pas y être mêlé".

Les conclusions de cet entretien étaient claires, ce psychiatre ne voyait pas régulièrement leur fils et ne se rendait qu'épisodiquement dans l'établissement, surtout quand on l'appelait en urgence parce que l'angoisse était devenue ingérable. Ils apprirent ce qu'ils soupçonnaient depuis longtemps :

                - "Ponctuellement, lors des états de crises, j'ai demandé qu'on lui donne un léger sédatif" leur avoua-t-il.

Au retour de cette visite, ils étaient loin d'être rassurés et leur inquiétude enfla encore lorsqu'un soir ils reçurent un appel téléphonique. Sylvain décrocha :

                  - "Bonjour Monsieur, vous êtes bien le papa d'Eric qui se trouve à la "Villa des Rêves"? Excusez-moi de vous déranger, je suis Antoine, un ancien éducateur, je dis ancien car je viens d'être licencié. Je me suis occupé de votre fils. Croyez-moi, c'est un garçon sensible, très malheureux actuellement, il serait capable de vivre heureux s'il se trouvait ailleurs que là".

Sylvain et Céline étaient partagés sur ces propos car ce garçon agissait peut-être par vengeance du fait qu'il avait été mis dehors. Toutefois, les détails qu'il leur rapporta les firent frémir. Eric n'avait plus aucune occupation, la maison n'était qu'une garderie, le plus souvent, il était dans sa chambre, allongé sur le lit. Or, pour lui et les autres éducateurs qui l'appréciaient, Eric avait besoin de se dépenser, d'être distrait, de se promener. La maison fonctionnait avec un minimum de personnel dans le but de faire des économies et pour qu'il reste calme, il était souvent sous sédation. On ne lui mettait ses chaussures que le jour du retour en famille et on les lui enlevait dès son arrivée du lundi. Pour éviter les lessives, on lui faisait porter les mêmes vêtements durant plusieurs jours. Le personnel n'était plus autorisé à emmener les résidents à l'extérieur, tout au plus allaient-ils donner des restes de nourriture aux poules du fermier voisin...

La communication fut longue et cette nuit-là Sylvain et Céline ne dormirent pas un seul instant. Le lendemain, d'un commun accord, ils allèrent voir une assistante sociale qu'ils avaient déjà rencontrée. Après les avoir longuement écoutés, celle-ci leur promit de prendre contact avec l'inspection chargée de visiter les institutions. Ils ne durent pas attendre très longtemps, deux jours plus tard, ils étaient convoqués par le service d'inspection.

Ils évoquèrent le parcours d'Eric, parlèrent de son autisme, de l'excellente collaboration avec le docteur Lambert, de l'hospitalisation aux Noisetiers, du travail exemplaire réalisé aux "Jours Meilleurs", des espoirs qu'ils avaient fondés en la "Villa des Rêves" et, malheureusement, des derniers développements qu'ils venaient de connaître. Honnêtement, ils parlèrent des débuts prometteurs dans cette institution et de la lente dégradation perçue depuis quelque temps.

Une enquête fut diligentée par les services compétents, les différents acteurs furent interrogés, un médecin rencontra Eric mais la situation n'évolua guère, chacun campant sur ses positions. La conclusion qui s'imposa fut que la confiance était définitivement rompue et que pour le bien d'Eric, il fallait chercher rapidement un nouveau centre susceptible de l'accueillir.

Le rapport remis aux parents par le service d'inspection mettait une fin brutale à près de onze années d'espoir en une solution d'avenir pour le jeune autiste. Pour ceux et celles qui sont obligés de garder un fils ou une fille handicapée au domicile, chaque année qui passe pose, de façon de plus en plus cruciale, le problème de la prise en charge. Que fera-t-on de leur enfant s'ils doivent être longuement hospitalisés ? Qu'adviendra-t-il de leur enfant lorsqu'ils seront incapables d'encore assumer leur part de responsabilité dans son accompagnement quotidien ou pire encore quand ils auront quitté cette terre ?

Combien de fois, Céline et Sylvain n'avaient-ils pas été mis au courant de situations dramatiques vécues par des personnes âgées désespérant de trouver un lieu d'accueil pour leur enfant et qui n'attendaient plus que cette solution pour envisager sereinement leur disparition ! Un jour, ils avaient rencontré une veuve qui vivait, seule, avec son fils handicapé de quarante-trois ans.

                - "Je pourrai songer à la mort dès que je saurai qu'il est entre de bonnes mains et qu'il ne manque de rien, je n'ose imaginer qu'après mon départ, il passe la fin de ses jours dans un hôpital psychiatrique, une solution souvent prise dans l'urgence quand il n'y a plus de famille pour la prise en charge de la personne handicapée. Toutes les démarches entreprises jusqu'à présent se sont soldées par des refus !" leur avait-elle expliqué.

Une autre leur avait déclaré :

               - "On m'a bien proposé une solution pour ma fille de trente-deux ans, mais le lieu d'hébergement est situé à près de deux cents kilomètres de la maison, en pleine campagne, dans un endroit très mal desservi par les transports en commun. Je vis seule et je n'ai pas de voiture, il me sera donc impossible d'aller la voir régulièrement. Croyez-moi, je ne veux pas l'abandonner, je n'ai pas consacré tous mes loisirs, toute mon affection, toute mon énergie durant des dizaines d'années pour ne plus la rencontrer qu'une ou deux fois par an pour autant qu'une personne soit disposée à me conduire à l'institution".

C'était comme si on lui retirait définitivement la garde de son enfant. Elle lui avait été si dévouée depuis sa naissance, elle avait calmé ses angoisses, soigné les petites maladies, apporté tant de douceur afin de compenser cette différence. Cette femme qui n'avait finalement vécue qu'au travers de sa fille unique, se privant de tout, s'isolant du monde, se sentait soudainement mise à l'écart.

Voilà la triste réalité que les responsables à l'origine du moratoire avaient sous-estimée ou tout simplement omis d'envisager. Pouvait-on leur en vouloir ? Les dirigeants raisonnent en terme d'argent et de budgets difficiles à boucler, les parents et le personnel éducatif parlent avec le cœur. Dans notre société, il existera toujours un fossé extrêmement difficile à combler entre les mots économie et humanité, argent et sentiments, l'amour parental pour un enfant qui n'a pas obtenu les mêmes chances que les autres à la naissance ne pèse pas bien lourd sur la balance des argentiers au moment d'équilibrer un budget.

Sylvain et Céline étaient à nouveau au creux de la vague, il leur fallait, une fois encore, prendre leur bâton de pèlerin !

(à suivre)

T.S. décembre 2014 Toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.   

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