25/11/2014

L'extension se termine 42

La satisfaction du devoir accompli !

Le chantier avait duré seize mois. A la fin de celui-ci, la conciergerie, le logement des domestiques et le garage avaient été reliés et totalement rénovés. Les résidents disposaient désormais de trois salles d'activité et d'un grand réfectoire, le personnel d'un espace de détente, le comptable et la secrétaire avaient chacun leur bureau situé de part et d'autre de celui du directeur. Après le déménagement, au sein du bâtiment principal, cinq chambres supplémentaires furent créées. Les parents qui avaient mené à bien cette entreprise étaient particulièrement heureux d'être arrivés au bout de leur challenge même s'il n'y eut pas de réception festive pour marquer la fin des travaux, ni même de remerciement pour le temps qu'ils avaient consacré à cette rénovation.

Ces nombreux mois passés au sein de l'institution avaient amené de nombreuses interrogations chez ceux qui participèrent à cette aventure. Ils constatèrent rapidement un manque de stabilité au niveau du personnel. Si, de mois en mois, des nouvelles têtes apparaissaient, d'autres disparaissaient tout aussi rapidement. Au fil du temps, l'accueil à leur égard fut de plus en plus réservé et si, durant les premiers mois, ils purent rencontrer leurs enfants durant quelques minutes pendant la journée de travail, ce petit moment sympathique et tant attendu fut soudainement supprimé. S'en étonnant auprès des responsables, il leur fut simplement répondu que cette décision avait été prise par la direction afin d'éviter la tristesse des résidents dont les parents ne pouvaient venir. Si telle était la raison, ils firent contre mauvaise fortune bon cœur tout en regrettant que ceux qui avaient refusé de participer, même ponctuellement à ce petit groupe, les privent également du bonheur que leur procurait cette rencontre.

Ce travail avait tissé des liens d'amitié entre les personnes qui y avaient participé et ils se réunirent régulièrement par la suite. Au cours d'une de ces soirées, on aborda le sujet des importants changements perçus parmi le personnel.

Le père de Yasmine prit la parole et dit :

                - "Je ne compte plus le nombre d'éducateurs et d'éducatrices que j'ai vu défiler durant notre présence à la "Villa des Rêves", des dizaines pour une dizaine de résidents".

Sylvain tenta de le rassurer :

                - "Il faut essayer de comprendre ces gens, ils font un travail ingrat et très peu reconnu. Cela ne doit pas être évident tous les jours, ils doivent faire face à de nombreux problèmes administratifs, aux troubles du comportement dont souffre la plupart des résidents, à des moments de crise qu'il faut pouvoir gérer avec toute l'énergie que cela exige. Les jeunes qui sortent des études et entrent là, se rendent parfois rapidement compte qu'il ne sont pas fait pour ce genre de boulot et repartent avant même la fin de leur stage. L'ancienneté dans la profession doit être rare car, sur le plan financier, ces maisons tirent bien souvent le diable par la queue. Toutes affichent un déficit plus ou moins important. Le secteur non-marchand est depuis longtemps le parent pauvre et est rarement valorisé par ceux qui nous gouvernent. C'est un secteur qui coûte plus qu'il ne rapporte, c'est probablement la raison pour laquelle il est délaissé ! C'est d'ailleurs à cause de ces budgets très tendus qu'on a fait appel à nous. Même si on ne le laisse pas paraître, je crois que cette aide a été appréciée".

En disant cela dans le but de convaincre les participants, Sylvain n'essayait-il pas tout simplement de se rassurer lui-même ? Tout au fond de lui, il pensait à Eric.

                 - "Cela doit être dur pour lui de nous savoir présents dans la maison et de ne pouvoir venir nous dire bonjour mais... l'a-t-on seulement averti que nous étions là ?".

L'inquiétude des parents toujours présente.  

Souvent, au soir d'une journée de travail, sur le chemin du retour, Sylvain et Céline s'interrogeaient sur l'organisation de cette maison. Lors de leur première visite dans cet établissement, tout leur avait paru si paisible, si bien ordonné, si rangé. Le directeur et son adjointe les avaient reçus amicalement, avec le sourire. Leur attitude empreinte de ce qu'ils croyaient être de la compréhension contrastait même avec celle d'autres directions qui les avaient accueillis fort administrativement. Avaient-ils été hypnotisés par le projet qui leur avait été présenté et qui correspondait à ce qu'ils attendaient pour leur fils, tout cela n'était-il pas trop calme, trop bien agencé, trop aseptisé ? Cet accueil n'avait-il pas été artificiel ? N'avaient-ils pas, à l'époque, visité une sorte d'appartement témoin censé appâter le visiteur ?

En réalité, Eric allait de moins en moins bien. Les derniers mois, il avait perdu énormément de poids. Inquiets, les parents avaient consulté un spécialiste qui n'avait pas trouvé de cause pathologique à ce profond amaigrissement. Il les aiguilla vers une cause psychologique. Ils s'en ouvrirent au responsable de l'institution qui pour toute réponse leur déclara :

                   - "Il n'est pas le seul à perdre du poids, il ne faut pas vouloir qu'il soit trop enveloppé. Si vous considérez qu'il est moins bien au niveau du moral, interrogez-vous... n'est-ce pas votre angoisse qui déteint sur lui ? Sentir ses parents angoissés le met très certainement mal à l'aise ! Je crois que c'est plutôt vous qui devriez consulter un médecin, vous devez vous détacher une fois pour toutes de votre fils, vivre votre vie, la sienne est désormais ici, ce n'est pas, comme vous semblez le considérer, sa seconde maison, c'est maintenant son lieu de vie principal !".

D'autres parents avouèrent avoir entendu le même discours, Mr. Dufaut aimait culpabiliser les parents. Cela devait faire partie d'une stratégie pour les éloigner peu à peu !

Quand il revenait en week-end, Eric ne refusait aucune nourriture, avalait de bon appétit tout ce qu'on lui présentait, ouvrait la porte du frigo à la recherche d'un yaourt ou d'un de ces desserts que lui préparait Céline et, avant de repartir le lundi matin, il avait toujours repris plus d'un kilo !

Consulté régulièrement par Sylvain et Céline, le docteur Lambert commençait aussi à se poser des questions au sujet de cet amaigrissement inexpliqué.

(à suivre)

T.S. novembre 2014. Toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

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