20/11/2014

La confiance est ébranlée 38

            Il y avait près de deux années qu'Eric avait intégré la "Villa des Rêves". Si son état général évoluait favorablement, le spectre de l'hospitalisation venait encore régulièrement hanter les parents. Au plus profond d'eux-mêmes, ils souhaitaient ne plus jamais devoir revivre cette expérience négative. L'équilibre du jeune était toujours fragile et la moindre modification de son environnement ravivait cette angoisse qu'il porterait en lui tout au long de sa vie. Un éducateur s'absentait pour maladie, on le sentait tracassé, un autre quittait l'établissement, il se montrait à nouveau anxieux. L'arrivée d'un nouveau résident au sein de son univers apportait aussi son lot de perturbations, le temps pour lui de s'habituer à cet "intrus". Lorsque ces événements se présentaient, il retrouvait un besoin de parler qui se transformait vite en logorrhée. Céline et Sylvain savaient pertinemment bien que c'était une utopie de croire qu'on pourrait lui confectionner un environnement stable, exempt du moindre changement. Il fallait que leur fils s'habitue à accepter les aléas de la vie, mission qui leur semblait néanmoins pratiquement impossible ! 

Un vendredi soir, lors d'un retour en famille, les parents sentirent poindre l'angoisse. Eric trouva difficilement le sommeil et se réveilla très tôt le lendemain matin. Tout à coup, au moment du déjeuner, il regarda sa maman et lui demanda :

                - "On peut taper avec des ciseaux ?".

                - " Bien sûr que non, tu sais bien que les ciseaux sont destinés à découper le papier, comme lorsque je te fabrique des petits bonhommes" lui répondit Céline, intriguée par cette réflexion.

Il resta quelques instant silencieux et reprit :

                 - "Mimi a tapé Ju'ie ave des ciseaux, Ju'ie est b'essée, elle est pa'tie à l'hôpital, elle vient p'us".

Qui était Mimi ? Qui était Julie ? S'agissait-il de résidentes ou d'éducatrices ? Ils n'avaient jamais entendu prononcer ces deux prénoms. Lui qui était incapable de créer des personnages imaginaires avait-il rêvé ? Aucune de ces questions ne trouva une réponse immédiate. Aussi, le lundi matin, à l'arrivée dans l'institution, ils interrogèrent Mr. Dufaut par rapport aux propos d'Eric. Celui-ci parut surpris et après un moment de réflexion leur dit :

                   - "Je ne vois pas à quoi il fait référence, qu'est -ce qu'il nous invente là... ne s'agit-il pas de souvenirs datant de l'institution qu'il fréquentait avant de venir chez nous, un vieil incident qui referait probablement surface et dont il ne vous a pas parlé à l'époque. Il n'est pas le seul, d'autres, ici, ont parfois ce genre de réaction" répondit le directeur avec beaucoup d'aplomb.

Un autiste a-t-il la capacité de mentir ? Il ne possède pas cette faculté d'inventer des histoires, cela est en totale contradiction avec son problème. Imaginer est la faculté d'aborder l'abstrait, une notion qui lui est étrangère, lui qui vit déjà difficilement dans le concret. Le spécialiste de l'autisme que Mr. Dufaut prétendait être avait-il été pris de court par la question ? Pour Sylvain et Céline, il n'y avait aucun doute, leur fils avait réellement été témoin d'un incident et les perturbations du week-end montraient qu'il en avait été traumatisé. Ils ne reçurent aucune autre explication, le directeur, avec un haussement d'épaules, préférant rapidement aborder un autre sujet.

Ce n'est que quelques semaines plus tard, alors qu'ils attendaient dans le parloir, qu'ils surprirent une conversation entre deux membres du personnel. Ignorant probablement leur présence dans la pièce voisine dont la porte était entrouverte, l'une des deux éducatrices répondant au prénom de Julie évoquait avec une collègue, son accident du travail, l'agression dont elle avait été victime de la part de Mimi, une jeune fille prise à l'essai qui avait été renvoyée sine die en raison d'une incontrôlable agressivité.

                - "Ma main en porte toujours la cicatrice" disait-elle.

Monsieur Dufaut qui était entré dans la pièce où patientaient les parents avait, lui aussi, perçu les propos tenus par le personnel. Il se tourna vers les parents, l'air soucieux, et dit :

                 - "Nous avons pour devoir d'assurer la sécurité des jeunes qui nous sont confiés et certains ne sont pas toujours faciles, les troubles du comportement chez la personne autiste sont une réalité et nous devons y faire face, c'est notre job".

                  - "Mimi, n'était-ce point la jeune fille qui avait frappé avec des ciseaux, ce qui avait profondément marqué Eric ?" interrogea Sylvain.

                  - "Je ne vois pas à quoi vous faites allusion" répondit sèchement le directeur après avoir marqué une hésitation.

Comme d'autres parents venaient d'entrer, Sylvain préféra ne pas insister mais fut interpellé par la brutale réaction du responsable de l'établissement. Avait-il oublié leur conversation à ce sujet ? Elle datait de quelques semaines à peine et il faisait preuve d'une mémoire remarquable dans d'autres circonstances. Cet incident était révélateur d'un certain climat régnant au sein de l'établissement où la loi de l'omerta semblait de mise.

Lors du retour suivant en famille, Eric leur dit :

                   - "Ju'ie est pa'tie !".

Julie, l'éducatrice sans doute trop bavarde au goût du directeur ne convenait plus à la fonction.

(à suivre)

T.S. novembre 2014 toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.    

 

09:21 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

N. et moi attendons impatiemment la suite.
Mais, depuis le début, que ces lignes sont bien écrites et que cela fait ressortir tout ce qu'ont vécu les parents Céline et Sylvain ! Quel succès de librairie serait ce récit ! Combien de ces courageux parents y puiseraient des "tonnes et des tonnes" de réconfort et de soutien !
NB. : Par "Succès de librairie", je n'entends pas la question matérielle de "Fric" qui en découlerait matériellement. -- Amicalement. -- Jacques

Écrit par : jacques De Ceuninck | 20/11/2014

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