15/11/2014

Chapitre VIII : l'âge adulte 33

La fin de la période scolaire.

Depuis près de deux ans, Sylvain et Céline étaient à la recherche d'une solution d'hébergement pour Eric. Devant leurs nombreuses démarches, certains s'interrogeaient : "Ne peut-il rester avec vous ?". Bien sûr, le choix était douloureux. Si le cœur murmurait qu'il serait bien mieux à la maison, entouré de ses parents et protégé par eux, la raison leur soufflait qu'une solution de continuité devait être trouvée pour la sauvegarde des acquis de l'école. Tout ce travail entrepris pendant une quinzaine d'années par les enseignants ne pouvait rester sans lendemain. Il fallait absolument éviter la perte des repères patiemment inculqués et déjà préparer l'avenir - qu'il espérait le plus lointain possible - lorsqu'ils ne seraient plus là.

La chance se présenta à la fin du second trimestre de l'année scolaire, une personne au courant de leurs recherches avait entendu parler d'une structure d'accueil pour autistes adultes située à une vingtaine de kilomètres de leur domicile. Récemment créée, de taille relativement modeste, elle accueillait un groupe de trois ou quatre jeunes à peine sortis de l'enseignement.

Les contacts furent pris et une première rencontre fut organisée en l'absence d'Eric. La grosse maison de maître de trois étages avec parc et dépendances avaient tout de suite séduit Sylvain et Céline. Au premier abord, elle faisait songer à ces immeubles cossus qu'on trouvait dans les romans de Simenon, une construction bourgeoise, un peu austère, au centre d'une oasis de sérénité.

L'accueil y fut cordial, les résidents étaient à peu près du même âge que leur fils. Pour la centième fois, peut-être, ils expliquèrent l'objectif qu'il recherchait. Le directeur, un homme relativement jeune, et une assistante sociale, à peine plus âgée, les écoutèrent avec attention, prenant de nombreuses notes. Eric avait besoin d'un encadrement pour, au moins, maintenir les acquis des Jours Meilleurs.

Rentrés chez eux, ils attendirent une réponse à leur demande et le facteur, guetté chaque matin, leur apporta dans les semaines qui suivirent une lettre à l'en-tête de la "Villa des Rêves".

La main de Céline trembla légèrement au moment de l'ouvrir :

"Madame, Monsieur,

La demande d'admission de votre fils autiste Eric au sein de notre institution a retenu toute notre attention, suite à l'entretien que nous avons eu le 18 courant et au dossier que vous nous avez remis, la direction et le personnel ont marqué leur accord pour accueillir votre fils en hébergement à partir du mois de septembre prochain... Nous vous prions d'agréer, Madame, Monsieur, nos meilleures salutations".

La lettre était beaucoup plus longue, elle comprenait, en annexe, un questionnaire très détaillé à compléter, mais ces quelques mots suffirent à Sylvain et Céline. Cette correspondance qu'ils relurent plusieurs fois comme pour bien se convaincre de sa réalité mettait un terme à deux années bien chargées. Eric serait le cinquième adulte admis à la "Villa des Rêves".

Mis au courant de cette nouvelle, les membres du personnel des "Jours Meilleurs" se réjouirent à l'idée qu'une solution avait été trouvée. Un enseignant s'attache à l'enfant qu'il accompagne et les progrès qu'il réalise, parfois bien lentement, sont sa plus grande satisfaction. Ils couronnent des années de patience, de doute parfois, de dévouement toujours et quand il apprend que d'autres prendront le relais et permettront ainsi que les efforts accomplis ne risquent pas d'être vains, alors, au fond de lui-même, il partage une parcelle du bonheur des parents. Sylvain avait d'ailleurs toujours refusé de nommer travail, la tâche quotidienne des personnes chargées d'enseigner, d'encadrer, d'apporter mille petits moments de joie aux enfants handicapés, au fond de lui-même, il assimilait cela à de l'apostolat !

Quelques semaines plus tard, on fit donc découvrir à Eric, la "Villa des Rêves". On lui montra la pièce du second étage où serait aménagée sa chambre, on le présenta aux quatre autres résidents. Pendant le congé de Pâques, on l'invita même à passer une journée complète. Etrangement, le jeune homme ne semblait pas angoissé à l'idée de ce changement. Lors du dernier trimestre de l'année scolaire, il parla souvent à l'école ou à la maison, des nouveaux copains dont il avait fait la connaissance et de la nouvelle chambre qui serait la sienne.

C'est heureux mais aussi très émus que Sylvain et Céline participèrent à la fête du mois de juin qui clôturait cette ultime année scolaire. Coïncidence, le thème choisi était le monde merveilleux des contes pour enfants et Eric y incarnait Peter Pan, l'enfant qui refusait de grandir ! Après le spectacle, un sentiment de nostalgie les envahit lorsqu'ils rencontrèrent l'ensemble du personnel et parcoururent pour la dernière fois les classes. Ils songeaient à ce cheminement de douze années parsemé de souvenirs heureux et de périodes plus traumatisantes. Inconsciemment, le personnel éducateur était devenu, au fils des ans, cette famille, ces amis qui avaient si souvent manqué aux jeunes parents. Il faut dire qu'ils avaient partagé tant d'expériences ensemble. Ils étaient leurs confidents, ils s'étaient serré les coudes dans des moments difficiles  et avaient vécu des joies partagées lors des progrès réalisés par Eric.

Au soir de cette journée, quand le soleil, bas sur l'horizon, projeta les ombres démesurées du bâtiment, des chants résonnèrent pour la toute dernière fois dans la petite chapelle de l'ancien couvent, transformée en salle de spectacle. Les festivités prirent fin et lorsqu'ils franchirent les grilles, Sylvain se retourna et pensa :

"Comment ai-je pu trouver, au premier jour, ce bâtiment si austère, si triste, si froid, bien au contraire, chaque lieu respire une véritable joie de vivre".

Il fallait tourner une nouvelle page, elle fut plus difficile à tourner que celle des "Brindilles" !

(à suivre)

T.S. novembre 2014, toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.  

10:21 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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