16/11/2014

Une nouvelle vie débute 34

           Pendant les deux mois de vacances, il fut nécessaire de gérer la situation provoquée par le prochain changement. Bien qu'ils fussent, chaque jour, un peu plus stressés à l'idée de celui-ci, Sylvain et Céline tentèrent de ne rien laisser paraître. Ils ne dérogèrent pas aux habitudes et partirent, comme chaque année, à la côte. La quinzaine se déroula normalement. Grâce à un accord avec la société de location, ils disposaient toujours de la même petite villa, à proximité des dunes, et dès qu'il y pénétrait, Eric retrouvait tout naturellement ses marques, prenant possession de sa chambre, rangeant ses vêtements dans les armoires et s'installant dans un fauteuil pour regarder au loin les ondulations de la mer.

           -"On va aller manger des mou... (moules) ?" la question invariablement posée à leur arrivée.

Lors de chaque séjour, il reproduisait les activités des années précédentes, probablement parce qu'elles étaient rangées dans le tiroir des bons souvenirs mais surtout parce qu'elles avaient le don de le rassurer. Depuis qu'il était entré à l'école, Eric n'aimait pas les congés. Tout au plus appréciait-il de rester une semaine à la maison mais ensuite il réclamait ses copains, ses instituteurs, son école... ses repères. Il semblait capable d'appréhender inconsciemment la durée d'une semaine, on le sentait inquiet au-delà de ce délai. L'angoisse qu'on percevait alors avait tendance à disparaître quelques jours avant la rentrée des classes.

Sylvain avait tenté de comprendre ce qu'il ressentait au plus profond de lui-même. Il imagina le scénario suivant :

Prenons une personne normale, sortons-la de son quotidien et transportons-la dans un autre endroit où elle n'a pas accès à ces notions de base que sont l'heure, le temps qui passe, les habitudes et les nouvelles des amis. Rapidement celle-ci sera déboussolée. Après une succession de jours et de nuits, elle perdra progressivement la notion de date. Quand elle demandera au gardien du lieu la date de son retour, il lui répondra invariablement : "Plus tard !". 

Eric devait ressentir la même angoisse quand les vacances duraient trop longtemps. C'est la raison pour laquelle le séjour à la mer était toujours fixé au mois d'août, juste à la fin des vacances.

Dans la villa, les journées s'écoulaient paisiblement. On allait sur la plage, on y construisait des châteaux de sable, on regardait la marée les engloutir, on faisait des promenades dans les dunes, on visitait, chaque année, le musée de la pêche ou de la boulangerie. Au moment des repas, Eric dressait la table et préparait l'apéritif avec Sylvain. Tous les soirs, il s'endormait, heureux, sans avoir besoin, comme il le faisait encore parfois, de dresser un inventaire des activités de la journée écoulée.

A la fin du mois d'août, ils commandèrent le mobilier de la chambre et le firent livrer dans cette nouvelle résidence. En compagnie de leur fils, ils allèrent décorer le nouveau lieu de vie, installèrent des photos rappelant la maison. Au-dessus de la tête de lit, Eric leur demanda  de placer, bien en évidence, le portrait de "Mame". Dans un cadre, il mit la photo de Fringant, le cheval qu'il montait depuis plusieurs années lors des séances d'hippothérapie et disposa deux modèles réduits de sa collection sur la table de nuit.

Juste avant le départ de la maison, Céline avait glissé dans sa valise quelques livres à colorier, des crayons de couleur, un lecteur de cassettes et quelques paquets de biscuits. Cette fois, Sylvain se refusa tout préjugé au moment de franchir la porte de l'institution. Le ciel était bleu, le soleil y brillait de mille feux, sur la branche d'un bouleau, un oiseau chantait, les résidents étaient dans le parc, à l'ombre d'un pommier aux branches chargées promettant une belle récolte, tous les ingrédients d'un bonheur simple paraissaient réunis.

Après avoir quitté leur fils, ils furent reçus par le directeur, homme aimable mais qui sembla les sonder du regard durant toute la durée de l'entretien. Tout à sa joie d'avoir trouvé ce qui lui paraissait une bonne solution pour son fils, Sylvain n'avait pas prêté attention à cette attitude, celle-ci n'avait cependant pas échappé à Céline. Ils reçurent, oralement, les directives : les heures d'arrivée et de retour à l'établissement, la possibilité de rencontrer la direction ou de téléphoner au résident, les périodes de congés... On leur confirma qu'Eric ne pourrait retourner en famille que tous les quinze jours, on aborda rapidement l'inventaire des activités mais on s'attarda plus longuement sur le volet financier. La maison n'était pas subsidiée et une aide matérielle des familles était vivement souhaitée. 

Était-ce par manque de temps mais on ne présenta aucun membre du personnel, on évoqua simplement, par quelques prénoms, les éducateurs ou éducatrices qui s'occuperaient de leur fils. Au moment du départ, Sylvain fit remarquer que deux semaines sans nouvelles d'Eric ressemblait à une éternité. Le directeur, en leur serrant la main, leur promit, avec un sourire, de téléphoner le lendemain pour les informer quant au déroulement de la première journée et à l'intégration du jeune homme.

          - "Soyez sans crainte, tout se passera bien" leur avait-il dit en fermant la porte.

Pour Eric comme pour ses parents, une nouvelle vie débutait !

(à suivre)

 T.S. novembre 2014 toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur

13:11 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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