20/10/2014

La fin de l'enfance ! 32

Durant près d'une année, le facteur leur apporta, presque journellement, les lettres en provenance des institutions sollicitées. Ces correspondances avaient un dénominateur commun : le mot "moratoire". Celui-ci était très souvent la cause du refus d'admission ou de l'inscription de leur fils sur une liste d'attente qui devait, très certainement, comporter plus de noms de candidats que de résidents accueillis dans le centre.

Jusqu'au milieu des années cinquante, le handicap dont souffrait un individu était très peu pris en considération. En raison de la règle de l'enseignement obligatoire, au sein de chaque école primaire, on rencontrait fréquemment des enfants, nommés pudiquement "attardés", qui croupissaient, le plus souvent, sur un banc, au fond de la classe, objets de la moquerie de leurs condisciples. Par empathie, certains instituteurs essayaient malgré tout de leur inculquer quelques notions de savoir mais constataient rapidement la vanité de leurs efforts. Dans les campagnes, la notion d'idiot du village était encore bien présente. Quand son chemin croisait celui d'autres habitants, beaucoup feignaient l'ignorer mais, parfois, un petit nombre, à l'intelligence elle aussi limitée, le harcelait pour se réjouir lorsqu'il entrait "en crise" et vociférait dans un langage peu compréhensible. Bêtise et méchanceté sont des notions aussi vieilles que le monde, il suffit de relire l'Histoire ou se promener sur internet et ses commentaires pour en être convaincu.

Dans le courant des années soixante, on assista à une prise de conscience lorsqu'on créa l'enseignement spécialisé. Celui-ci fit naître un énorme espoir au sein des familles dont un membre était touché par un handicap physique ou mental. Désormais, admis dans un établissement qui tenterait de lui faire acquérir, à son rythme, une autonomie plus ou moins suffisante et lui enseignerait quelques notions scolaires, l'enfant handicapé, dans ce milieu adapté, ne devrait plus craindre les sarcasmes des autres. La naissance de l'enseignement spécialisé fut, sans doute, une des plus grandes avancées sociales de l'après-guerre.

Hélas, vingt ans plus tard, par manque de prévoyance ou de moyens financiers, ces jeunes, devenus entretemps adultes, risquaient de se retrouver, pour la plupart, confinés à la maison en compagnie de parents vieillissants. Ils perdraient alors, progressivement, le fruit du travail opiniâtre de ces enseignants dévoués de l'enseignement maternel au secondaire. Tout ce magnifique investissement serait réduit à néant, car, pour tout individu, plus encore chez les personnes handicapées, une vie sans but et l'oisiveté provoquent, en effet, un déclin rapide des facultés acquises très lentement durant la période scolaire. La réalité est que si ce secteur que nous envient d'autres pays joue un profond rôle social, il coûte trop cher aux yeux des décideurs politiques depuis toujours confrontés à des difficultés financières quand il s'agit de boucler un budget. Le moratoire instauré au cours des années soixante-dix se voulait un frein aux dépenses et il sonnait aussi le glas pour ceux qui avaient espéré une solution de continuité, une fois leur enfant handicapé arrivé à l'âge adulte.

Céline et Sylvain refusèrent de se laisser abattre. Depuis sa naissance, Eric était l'objet de leur combat presque quotidien afin de lui donner cette part de bonheur auquel il avait droit, lui aussi ! A la fin de l'année scolaire, ils introduisirent une seconde demande de prolongation qu'ils obtinrent, à nouveau, sans difficulté. Depuis leur premier passage devant la commission, la farde s'était enrichie de dizaines de lettres, de l'un ou l'autre compte-rendu d'entretien, autant de témoignages prouvant qu'ils n'étaient pas restés inactifs. Grâce à ce travail, Eric pouvait, sans difficulté, rester une année supplémentaire aux "Jours Meilleurs". "

Depuis son hospitalisation, cinq ans auparavant, leur fils avait changé. Les boîtes de "play-mobile" avaient été définitivement rangées dans les armoires, les petites voitures n'étaient plus des jouets mais des objets de collection, les promenades, les visites de musée ou d'expositions, les foires et les salons étaient très prisées. Il aidait Céline au jardin, ramassait l'herbe coupée, nettoyait les allées. Avec Sylvain, il passait l'aspirateur dans la voiture, nettoyait les vitres avec méticulosité ou classait des documents dans le bureau. Il avait acquis cette maturité qui fit comprendre aux parents que le temps de l'enfance était désormais révolu. Un nouveau monde s'ouvrait, les adultes handicapés vivant des problèmes bien différents !

FIN (de la première partie)

T.S. octobre 2014 toute repoduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

 

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