19/10/2014

Fin de scolarité et nouvelles démarches administratives 31

Les mois passèrent et Sylvain et Céline furent contraints d'entamer la procédure de placement d'Eric sous statut de minorité prolongée. A cette époque, celle-ci était encore fixée à l'âge de vingt-et-un ans. Convoqués au tribunal, ils se retrouvèrent, à trois, devant un juge entouré d'une assistante et d'un greffier. Dans le couloir, un jeune avocat s'était présenté à eux, il était commis d'office pour les assister.

La solennité du lieu impressionna plus les parents que le jeune homme. Le juge prit la parole :

-             "Nous sommes donc réunis pour juger de la nécessité de placer votre fils Eric sous le statut de minorité prolongée. Je vais tout d'abord vous donner lecture des articles de loi concernant cet acte. Ensuite, je devrai lui poser quelques questions".

-              "Ce sera difficile pour lui de répondre, Monsieur le Juge" prévint Sylvain

-              "Je sais, Monsieur, mais la Loi le prévoit ainsi et nous devons nous y conformer".

Ayant posé quelques questions à Eric, le juge se rendit compte que son état était bien celui décrit dans le certificat médical qui avait été joint à la lettre de demande envoyée par les parents.

Quelques jours plus tard, un pli judiciaire leur annonçait qu'Eric était placé sous le statut de minorité prolongée et qu'ils étaient désignés comme tuteurs légaux.

En novembre de cette année-là, Eric allait souffler ses vingt-et-une bougies. Sylvain et Céline devaient faire face à une autre exigence en ce qui concernait son avenir. La période scolaire, encore limitée à 21 ans, touchait à sa fin. Il était possible de demander l'une ou l'autre prolongation mais les parents décidèrent de s'octroyer tout le temps nécessaire à la recherche d'une institution pour adultes.

Céline se rendit à l'antenne régionale du ministère chargé de la personne handicapée et obtint un recueil reprenant la liste des différentes institutions avec leurs spécificités et le type d'handicap accepté. Le feuilletant dans le bus, elle constata que le chapitre dévolu à l'autisme n'était pas bien lourd, à peine deux ou trois pages. Une quarantaine de maisons tout au plus s'étaient spécialisées dans ce nouveau créneau.

La maman écrivit une lettre, établit le curriculum complet de leur fils et l'adressa aux différents établissements susceptibles de le prendre en charge. Elle attendit longtemps les réponses, certaines vinrent en l'informant que les listes d'attente étaient importantes, que le temps d'attente pour une entrée éventuelle serait probablement de plusieurs années ou que la structure n'était pas adaptée au problème évoqué dans la correspondance. Ces échanges épistolaires durèrent plusieurs mois. Les parents comprirent qu'il fallait procéder autrement, ils prirent donc de nombreux contacts téléphoniques afin d'obtenir des rendez-vous avec les directions des établissements.

Ils demandèrent également conseil auprès de l'assistance sociale des "Jours Meilleurs". Celle-ci fut positivement étonnée :

-             "Trop souvent, les parents hésitent à entreprendre ces démarches et attendent la dernière minute, certains pensent même que l'école va leur fournir une solution toute prête. Lorsqu'ils se présentent devant le comité chargé d'accorder une prolongation de scolarité, les membres qui le composent se réfèrent toujours aux efforts entrepris afin de trouver un hébergement et sont favorablement influencés par le dossier confectionné par les parents".

Convoqués devant ce comité, comme ils l'avaient été quelques mois auparavant devant le tribunal, ils présentèrent un classeur contenant les copies des nombreuses lettres envoyées et les réponses reçues. Tout cela leur permit d'obtenir une première dérogation.

Lors de cette dixième année scolaire qu'Eric passait aux "Jours Meilleurs", Sylvain utilisa une bonne partie des jours de congé auxquels il avait droit afin de visiter les différentes institutions qui avaient répondu à leur demande. Ils parcoururent des centaines de kilomètres, visitèrent de nombreux lieux d'hébergement et toutes ces démarches entamèrent fortement leur optimisme. Si la plupart du temps, ils découvraient d'excellents projets ou étaient reçus par des directions soucieuses du bon encadrement fourni aux personnes qui leur étaient confiées, ils rencontrèrent, à l'une ou l'autre occasion, des directions semblant plus intéressées par l'aspect financier que par le souci du bien-être de la personne handicapée.

Quand la conversation s'éternisait sur le montant de l'indemnité perçue par le jeune garçon ou sur les ressources financières des parents, ils comprenaient très vite que leur fils était évalué uniquement sur l'argent. Très précis sur leurs attentes dans les soins qu'ils souhaitaient pour Eric, ils restaient alors discrets face à ces interrogations bassement mercantiles et, le plus souvent, ces entretiens se terminaient par la sacro-sainte formule :

-              "Eh bien... on vous contactera ! Bon retour !".

Ils recevaient rarement une réponse ou alors, presqu'à chaque fois, elle était négative.

Ils firent également la connaissance de directions soucieuses d'apporter le meilleur accueil aux autistes qu'elle acceptaient d'héberger, des personnes très sympathiques qui voulaient réellement les aider mais ils s'entendaient dire :

-               "On aimerait pouvoir vous apporter un espoir à moyen terme mais notre possibilité d'accueil supplémentaire est liée à l'obtention d'une dérogation de la part du ministère compétent et le moratoire entré en vigueur, il y a quelques années, ne nous permet pas actuellement d'envisager de nous agrandir, croyez bien que nous sommes sincèrement désolés !".

D'autres institutions étaient agréées uniquement pour l'accueil de personnes handicapées étrangères. Elles refusaient donc leur fils uniquement sur base de sa nationalité, un peu suivant l'adage : "Nul n'est prophète dans son pays". Choqués par cette situation à laquelle ils venaient d'être confrontés, ils interrogèrent la direction des "Jours Meilleurs". Celle-ci leur fit comprendre que des associations se tournaient, en effet, vers la France, un pays qui proposait un prix d'entretien quotidien supérieur à celui offert par la Belgique. Ce pays n'investissait pas ou très peu en faveur des personnes handicapées et plus particulièrement des autistes. Quand leurs familles ne pouvaient plus s'en occuper, en raison de l'âge, de la maladie ou d'un décès, les enfants se retrouvaient le plus souvent en hôpital psychiatrique. En les hébergeant et en permettant quelques emplois directs et indirects, ces institutions créées sur le territoire belge avaient l'impression de remplir un devoir social, faisant fi de la déception de compatriotes en recherche d'une solution pour leurs enfants devenus adultes.

Pour Sylvain et Céline, il n'y avait qu'un seul principe qui devait être d'application :

"Tout être humain, malade, handicapé, démuni, quelles que soient son origine, sa race ou ses convictions, doit être aidé dans la mesure des possibilités. Il n'y a pas lieu de créer des discriminations entre les personnes handicapées pour des raisons financières, il n'y a pas lieu de laisser des familles au bord du chemin parce que d'autres viennent offrir de meilleures rémunérations financières".

Ce n'est peut-être pas inscrit comme cela dans la Déclaration des Droits de l'Homme, mais ces mots y trouveraient certainement leur place ! 

(à suivre)

T.S. octobre 2014  Toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

 

 

 

        

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