17/10/2014

Un bel été, un triste hiver ! 30

L'état d'Eric s'améliorait. Au mois de mai, durant une semaine, l'école avait organisé son camp de vacances à la côte. Le dernier jour était consacré à la visite des parents. Quand ils pénétrèrent sur le domaine, Sylvain et Céline virent leur fils assis sur un banc. Quand il les aperçut, il ne se précipita pas vers eux comme à son habitude. Il se leva et s'approcha calmement. Après les avoir embrassés, il les conduisit à l'intérieur du bâtiment.

Martin, l'enseignant qu'il avait depuis le début de l'année scolaire, leur apporta des nouvelles réjouissantes :

-           "Je craignais un peu ce changement d'habitude par rapport au rythme scolaire, mais tout s'est très bien passé. Eric a été très chouette. Il a adoré faire les commissions, m'a aidé dans la préparation des repas et lors des promenades sur la digue, nul autre que lui ne pouvait pousser le fauteuil roulant avec lequel se déplace un jeune de sa classe. Régulièrement, je l'entendais lui demander si tout allait bien. Il fallait voir comme il se dépensait sur le cuistax. J'ai trouvé cela splendide. Le soir, il était toujours le premier à aller se coucher et toutes les nuits furent paisibles. Au réveil, il m'adressait un grand sourire et me faisait un bisou...".

Pour un instituteur de l'enseignement spécialisé, il est parfois important de voir l'élève dans un autre contexte que le cadre scolaire et cette expérience pour Mr. Martin avait été enrichissante.

En quittant le domaine situé dans les dunes, Eric demanda s'il viendrait encore à la mer. Céline lui expliqua qu'ils y avaient loué un appartement pour le prochain mois d'août, ce qui sembla le satisfaire pleinement.

Vacances et rentrée scolaire ne posèrent aucun problème et l'année se serait terminée dans la sérénité pour la petite famille si, en octobre, Valériane, la mère de Sylvain n'avait été transportée d'urgence à l'hôpital. Son état de santé précaire depuis la mort de son époux, quarante ans auparavant, s'était soudainement aggravée. Le spécialiste fit appeler Sylvain et lui dressa un bilan relativement sombre de la situation. Le mal dont souffrait Valériane depuis de très nombreuses années, n'était pas, en lui-même ,fatal mais, au fil du temps, il avait épuisé l'organisme et bien qu'elle n'eût que la soixantaine, le cœur était usé. Sur son lit d'hôpital, elle eut une longue conversation avec son fils et aborda le sujet, si souvent repoussé, de ses dernières volontés. Elle souhaita que Sylvain puisse continuer à aider son compagnon :

-             "Votre entente a toujours été loin d'être parfaite, combien de fois l'ai-je déploré, c'est peut-être un peu de ma faute, mais sache qu'il m'a toujours soutenu dans les moments difficiles. Je t'ai toujours dit que de la vie, on ne doit retenir que les bons moments et oublier, au plus vite, les périodes plus sombres".

Avoir de la gratitude pour celui qui vous avait fait du bien et ne pas s'attarder sur celui qui vous avait fait du mal, voilà ce qu'elle lui avait toujours enseigné durant sa jeunesse.

Sylvain lui fit la promesse tout en sachant qu'elle lui demandait un service bien compliqué.

En raison de cette hospitalisation, pour la  première fois depuis sa naissance, Valériane et son compagnon furent absents lors de la fête de Noël. On expliqua au jeune homme qu'ils étaient partis en voyage et, curieusement, il l'accepta sans montrer de déception. Les cadeaux déposés au pied du sapin le comblèrent et lui firent oublier les deux chaises demeurées vides autour de la table.

A la fin du mois de janvier, l'état de santé de la mère de Sylvain s'améliora nettement. Lors des visites, elle lui souriait, plaisantait et quittait son lit pour le recevoir assise dans le fauteuil. Quand il la quittait, elle le reconduisait jusqu'à l'ascenseur et lui adressait un petit signe de la main depuis sa fenêtre lorsqu'il traversait le parking pour rejoindre son véhicule.

Elle avait surmonté tant d'épreuves que son fils était persuadé que, cette fois encore, elle s'en sortirait. Face à cette évolution inespérée, le cardiologue envisagea un retour rapide au domicile, mais Sylvain sollicita une prolongation de quelques semaines afin que celui-ci coïncide avec l'arrivée du printemps. On organiserait une petite fête pour marquer cet évènement !

Il était cependant écrit que celle-ci n'aurait jamais lieu : à peine une semaine plus tard, dans le courant de la soirée, le téléphone sonna. L'infirmière de garde demanda à Sylvain de venir au chevet de sa mère. Celle-ci ne se sentait pas bien. Céline et lui se rendirent à la clinique. Quand ils franchirent le seuil de la chambre, entourée du personnel soignant, Valériane eut encore la force de leur adresser un sourire, tourna la tête et rendit le dernier soupir. Elle avait rassemblé ce qui lui restait de force pour les attendre.

Soutenu par Céline, Sylvain était effondré. Agé de quarante-trois ans, il venait de voir disparaître le dernier membre de sa famille. Il pensa à cette maman, orpheline de père à treize ans, veuve à vingt-quatre, gravement malade depuis son adolescence et qui avait connu la douleur de voir son seul petit-fils handicapé ! Les funérailles eurent lieu trois jours plus tard, Eric, à l'internat, ne fut pas témoin du chagrin de ses parents.

Comment lui annoncer la nouvelle ? Le généraliste et le psychiatre optèrent pour une solution qui peut paraître choquante pour qui  n'est pas confronté à la vie avec une personne autiste : on attendrait quelque temps que la peine de la séparation soit passée chez les parents pour l'informer du décès de sa grand-mère.

Comme le jeune homme n'avait jamais été aussi détendu, on recula sans cesse l'échéance jusqu'au jour où, au hasard d'une promenade, passant près de la maison désormais vide, il demanda pour aller voir sa bonne-maman. De retour à la maison, Céline lui prit la main et lui murmura :

-             "Tu sais, grand-maman est partie en voyage, elle est tout là-haut... au ciel, on ne la verra plus mais on pensera souvent à elle".

Eric éclata en sanglots et le crise de larmes dura de nombreuses minutes.

-              "Pou'quoi, on va pus la voi' ?".

Cette question revint à de nombreuses reprises, il semblait incapable de prononcer d'autres mots.

Sylvain le prit dans ses bras et ils restèrent dans le divan, sans bouger, abattus de tristesse. Finalement, Eric cessa de pleurer, alla voir, à la fenêtre, la neige qui s'était mise à tomber à gros flocons et ne fit plus jamais aucune allusion à Valériane, si ce n'est que bien longtemps après lorsqu'il vit passer un avion, très haut dans le ciel :

-               "Bobonne fait son voyage" dit-il simplement en montrant du doigt le petit point qui se déplaçait au firmament.

L'explication qui lui avait été donnée l'avait-elle rassuré ? Aborder le concept de la mort avec une personne autiste est très difficile car cette notion est beaucoup trop abstraite pour elle.

(à suivre)

T.S. octobre 2014 toute reproduction même partielle non autorisés sans l'accord de l'auteur.      

 

16:44 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.