16/10/2014

La loi des séries ou quand le sort s'acharne ! 28

Avec une certaine réticence, le docteur Lenoir signa l'autorisation de sortie des "Noisetiers".

-           "Il sera nécessaire de réévaluer son traitement régulièrement, ceci afin d'éviter la récidive d'épisodes d'angoisse comme celui auquel nous venons de faire face. J'ai fait une lettre à remettre au docteur Lambert, je suis persuadé qu'il y a lieu de maintenir une camisole chimique, la plus légère possible !".

Sylvain ne parvenait pas à s'habituer à ce terme. Jusqu'à présent, il le croyait réservé pour soigner de graves cas de folie. Constatant son air contrarié, le psychiatre lui expliqua qu'il s'agissait d'une expression largement utilisée, presque banale, au sein d'un établissement comme le sien. Le père d'Eric aurait cependant préféré l'expression mise sous traitement médicamenteux. Cela voulait dire la même chose mais le choquait beaucoup moins. Dans le cas de certaines maladies, face aux familles, le monde médical ferait bien d'élaborer un vocabulaire un peu plus humain

Eric rentra à la maison à la veille des vacances de Pâques, une hospitalisation de six semaines avait suffi à lui faire perdre quatorze kilos mais aussi à faire disparaître cette joie de vivre qu'on lui connaissait. Il n'attachait plus d'importance à tout ce qui faisait son quotidien, il ne montrait plus aucun intérêt pour ses jeux de construction, sa collection de modèles réduits, ses livres. Tout n'était plus qu'indifférence. Quelques jours avaient suffi à l'anéantir, il allait falloir des mois pour le reconstruire.

Les deux semaines de vacances furent longues et pénibles. Eric dormait très peu, à peine quelques heures par nuit. Durant la journée, il fallait constamment l'occuper, le distraire, l'empêcher de penser à toutes ces journées passées à la clinique. Il promenait mais sans plus jamais regarder autour de lui, il donnait l'impression d'être blasé. On décida de ne plus faire référence au passé mais à songer uniquement à l'avenir.

Le soir, dès qu'il se mettait au lit, il posait un tas de question :

-              "E'ic va p'us aller à l'hôpital ? C'est pas gai l'hôpital ! La chamb'e d'E'ic était fe'mée à clé".

Pour le rassurer, Sylvain et Céline se relayèrent à son chevet, bien souvent durant une longue partie de la nuit. Tout ce qui avait jusqu'alors composé son univers lui était devenu étranger : finies les balades à bicyclette, oublié l'entretien du jardin, refermés les livres de coloriages. Tout au plus aimait-il encore regarder des cassettes vidéos ! 

De la mi-avril à la fin juin, la direction des "Jours Meilleurs" mit tout en œuvre pour apporter une aide maximale à l'élève. Était-il plus énervé ou angoissé ?  Une bénévole, détachée pour s'occuper uniquement de lui, l'emmenait promener dans le parc. Elle lui redonnait le goût au coloriage et aux travaux manuels, lui faisait écouter de la musique. 

Céline et Sylvain furent toujours reconnaissants à l'égard du personnel de l'école qui multiplia les initiatives pour sortir le jeune autiste de ce mauvais pas. Quand arriva la fête du mois de juin, il participa aux diverses animations mais, contrairement aux années précédentes, le sourire était absent, le regard lointain, le visage encore anguleux. Il ne semblait pas prendre part à la fête, tout au plus en était-il un simple figurant !

Durant les mois d'été, afin de soulager les parents, le directeur de l'institution leur proposa d'emmener l'élève au camp de vacances. A la mi-juillet, il partit donc, pour deux semaines. Sylvain et Céline reçurent une carte postale les informant que tout se passait normalement, que leur fils retrouvait progressivement sa joie de vivre, qu'il faisait même de petites blagues au personnel. Le séjour se déroula sans problème... jusqu'à ce dernier jour.

Au moment de faire les valises, Eric souhaita aider l'éducatrice en portant les sacs dans la camionnette. Par énervement, à l'idée de retourner chez lui, ou par distraction, il ne vit pas la porte vitrée, fermée à double-tour. Courant, il se fracassa littéralement sur celle-ci et un éclat de verre lui entailla profondément le poignet. Une ambulance le transporta dans une clinique de la ville voisine. Le temps que Sylvain, averti par téléphone, quitte son bureau, aille chercher Céline et fasse le court trajet, Eric était en salle d'opération, le chirurgien craignant la rupture du tendon.

On les fit patienter dans le couloir menant au bloc opératoire durant près de deux heures. Portant encore leurs masques et leurs bottes en tissu, le chirurgien et l'anesthésiste sortirent et passèrent devant eux, sans prêter attention. Ils devisaient à voix haute :

-               "C'est la première fois que j'opère une personne souffrant d'un tel handicap, tu as vu dans quelle angoisse ce garçon se trouvait à son arrivée, il n'arrêtait pas d'appeler... probablement sa mère, je ne comprenais pas ce qu'il disait ! Il a fallu augmenter la dose pour pouvoir l'endormir !" dit le plus jeune en ôtant son masque.

-                "J'espère qu'il ne conservera aucune séquelle, le tendon étant déjà bien remonté" répondit le plus âgé qui devait être le chirurgien.

Une infirmière vint chercher les parents pour les conduire dans la chambre. Quand il ouvrit les yeux, le jeune autiste fut tout heureux de constater leur présence. Céline fut, bien entendu, autorisée à rester auprès de lui. Sylvain attendit la fin des visites, l'embrassant, il lui promit de venir tous les soirs, après le travail. Tout au long du chemin de retour, il se dit que le sort s'acharnait sur eux.

Pendant son séjour à la clinique, l'adolescent prit à nouveau plaisir à regarder des livres et à écouter des cassettes. Il accueillait les visiteurs avec un large sourire, notamment le directeur des "Jours Meilleurs", un homme extraordinaire vouant sa vie aux personnes handicapées. C'était la première fois qu'Eric avait subi une anesthésie générale, on pouvait croire que celle-ci avait effacé les (mauvais) souvenirs récents et lui avait rendu un regard positif. Après un séjour d'une semaine, il revint à la maison, l'avant-bras immobilisé par un plâtre. Bizarrement, il ne fut pas spécialement tracassé par le port de ce dernier alors que, jusqu'à cet accident, il avait toujours été mal à l'aise lorsqu'il rencontrait une personne portant le moindre petit pansement.

(à suivre)

T.S. octobre 2014  Toute reproduction même partielle non autorisées sans l'accord de l'auteur.  

   

 

 

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