14/10/2014

La roche tarpéienne... 26

Il y avait désormais plus de six ans qu'Eric était revenu aux "Jours Meilleurs", il venait de fêter son dix-septième anniversaire.

Un soir du mois de janvier, dans les allées d'une grande surface, Sylvain et Céline croisèrent un éducateur et, bien naturellement, lui demandèrent des nouvelles de leurs fils. Ils sentirent que celui-ci hésitait à leur répondre mais finalement, il leur avoua que depuis quelques semaines, il avait constaté, une évolution négative chez Eric.

-           "En ce moment... comment vous le dire... nous le trouvons un peu plus perturbé. Nous pensons cependant qu'il n'y a pas lieu de dramatiser car nous constatons, chaque année, que la période des fêtes de Noël et de Nouvel-An sont très souvent à l'origine d'un regain de nervosité au sein des groupes. Nous accueillons des enfants qui retournent régulièrement en famille et d'autres qui n'ont pas cette chance. Tout cela est propice à de petites tensions mais cela va très vite passer".

Hélas, il fallut se rendre à l'évidence car les informations en provenance de l'internat n'étaient pas meilleures, là également les soirées étaient plus difficiles, les moments de grande agitation se succédaient, l'endormissement était progressivement redevenu le problème connu naguère. Durant la journée, dans sa classe, il était tantôt agressif, tantôt câlin. En famille, alors que d'ordinaire il appréciait le confort d'un fauteuil ou du divan, il ne restait pas en place et les repas étaient littéralement engloutis. La moindre remarque, même futile, pouvait déclencher une tempête. De brèves périodes de sérénité alternaient avec des moments d'hyperactivité et de nervosité exacerbée. Les parents vivaient désormais au rythme de la douche écossaise.

Aux six années de progrès constants et de calme rassurant succédait une période agitée et stressante. Cette nouvelle situation fit prendre conscience aux parents que rien n'était jamais définitif, qu'on avait raison de dire : "la roche tarpéienne est proche du Capitole".

On leur avait expliqué que la personne autiste évoluait souvent par paliers et que, parfois, les progrès semblaient s'arrêter comme si elle avait besoin de reprendre une respiration après les effort accomplis. Ils n'imaginaient cependant pas qu'Eric allait dégringolait du niveau atteint à la cave.

Au début de l'année scolaire, les "Jours Meilleurs" avaient engagé un jeune médecin qui convoqua, un soir, Céline et Sylvain pour leur faire part de son diagnostic. Il était impératif de trouver un traitement adapté à son état en faisant appel à une aide médicamenteuse. Jusqu'alors, à part quelques sirops contre la toux, quelques antipyrétiques, quelques vitamines, jamais Eric n'avait jamais fait l'objet d'une médicalisation. Il proposa d'hospitaliser le jeune homme afin d'effectuer des examens neurologiques et de déterminer une médication appropriée.

Au cours de cette conversation, une expression fit sursauter Céline, il sera peut-être nécessaire de le mettre sous une "camisole chimique". Le jeune praticien avait un style direct et n'hésitait pas à asséner de véritables coups de massue aux parents. Sylvain pensa : "Le monde se déshumanise et la médecine suit le tempo !". Les bons vieux médecins de famille tentaient de rassurer les patients, certains universitaires semblent, aujourd'hui, plutôt faire étalage de leur savoir en se moquant des dégâts qu'ils pouvaient produire.

Le lundi suivant, ils se rendirent avec Eric à la clinique la plus proche où on leur fit comprendre que ces examens et ce suivi ne pouvaient se réaliser que dans un milieu ad-hoc, un service de neurologie au sein d'un hôpital psychiatrique. On tenta de rassurer les parents, leur fils n'était pas fou et on n'allait pas l'interner mais il était absolument nécessaire de passer par cette solution pour lui apporter la meilleure aide.

Céline et Sylvain prirent contact avec le docteur Lenoir au sein de la clinique des Noisetiers. A cette occasion, Sylvain ne put s'empêcher de constater que pratiquement tous les services qui accueillent des personnes handicapées puisaient leur nom au sein de la flore. Dans l'existence d'Eric, les "Noisetiers" allaient ainsi rejoindre les "Brindilles".

Leur fils avait été étrangement calme durant le trajet qui séparait leur domicile de la clinique mais, au moment de franchir la porte des Noisetiers, Eric serra très fort le bras de son père en tremblant et, le regardant, lui dit :

-             "Papa, J'ai peu' (peur)".

C'était la toute première fois de son existence qu'il avait été capable de communiquer un sentiment en utilisant la première personne. Ce n'était pas le double dans le miroir qui avait peur, c'était lui ! Avait-il pressenti ce qui allait se passer ? Ces quelques mots accrurent davantage l'inquiétude des parents. Ils eurent envie de faire demi-tour mais cette réaction humainement compréhensible ne solutionnerait pas le problème et leur fermerait les portes de l'établissement scolaire. Ils s'annoncèrent par l'interphone et franchirent la grande porte qu'on referma aussitôt à double-tour.

Le docteur Lenoir, sur le ton dégagé de celui qui a l'habitude de ces accueils, présenta la clinique comme on ferait la publicité pour un hôtel : chambre individuelle, petit déjeuner dans la chambre, repas au réfectoire quand cela est possible, fumoir et coin télévision. Tout un monde que leur fils n'avait jamais fréquenté !

A la fin de l'entretien, afin de l'aider à entrer dans cet hôtel si particulier, deux infirmiers vinrent le prendre par les bras et le traînèrent devant ses parents tétanisés par le spectacle qu'on leur offrait. 

-               "Allez, tu vas venir avec nous et... sagement !".

Le jeune homme se débattit et parvint presque à se glisser hors de l'anorak ouvert dans une tentative de les rejoindre. Les infirmiers devaient être rompus à ce genre de réaction car ils le maîtrisèrent rapidement.

-              "E'ic veut 'ester ave maman !";

Ce furent les derniers mots qu'ils perçurent lorsque la porte de la section "hospitalisation" des Noisetiers se referma avec un bruit qui allait longtemps résonner dans leurs oreilles. Ils n'eurent même pas l'occasion de l'embrasser comme ils le faisaient à chaque fois qu'il les quittait.

-               "Un petit détail encore... pour le bien-être du patient, les visites en sont pas autorisées pendant deux ou trois semaines, un délai que je déterminerai en fonction de sa réponse au traitement, mais bien entendu, vous pouvez téléphoner".

Ces dernières paroles plongèrent encore plus le couple dans l'affliction. Au loin, on entendait le jeune autiste appeler, hurler sa peur et son désespoir. Ils eurent l'impression de l'abandonner !

(à suivre)

T.S. octobre 2014 Toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

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