13/10/2014

Des rencontres qu'on préfère éviter 25

Durant les mois d'hiver, le week-end, lorsqu'Eric était à la maison, pendant que le jardin se "reposait", il avait fallu prévoir d'autres occupations pour meubler au mieux les journées car l'ennui pouvait se révéler générateur d'angoisse. Les commissions au marché hebdomadaire, la visite au supermarché, la préparation des repas, les promenades à pied ou en voiture, la visite du dimanche chez "Mamie" étaient presque toujours au menu composé par les parents.

Céline avait également fait une ample provision de puzzles de vingt à cinquante pièces mais elle se rendait compte que dès la deuxième fois qu'elle les présentait à son fils, celui-ci les reconstituait très rapidement prouvant que sa mémoire visuelle était excellente. Les coloriages étaient réalisés avec application ou bâclés en fonction de l'humeur du moment. Une fois ceux-ci terminés, Eric les apportaient à Sylvain lui donnant mission de les afficher sur son lieu de travail. Hélas, il ne pouvait tous les emporter car son bureau en aurait été, depuis bien longtemps, tapissé. Néanmoins, pour ne pas le décevoir, il les plaçait toujours dans l'attaché-case qu'il prenait chaque matin.

En ce qui concerne plus précisément la télévision, une distraction devenue inévitable au sein des foyers, Sylvain et Céline étaient très vite parvenus à un consensus. Comme les journaux télévisés, les films, les feuilletons, les dessins animés et même les publicités étaient pratiquement toujours truffés de scènes de violence, ils décidèrent d'enregistrer toutes les émissions. Le jeune homme pouvait ainsi regarder tranquillement ses programmes préférés, sans s'angoisser devant des disputes, des batailles rangées ou pire encore des meurtres. La violence est présente au quotidien et la télévision en est une caisse de résonance.

Les émissions culinaires, celles consacrées au tourisme ou au bricolage, les dessins animés de Walt Disney ou les documentaires sur la faune et la flore remplirent, au fil du temps, des dizaines de cassettes. Par le truchement de la vidéo, Michel Oliver, Nicolas le jardinier, Maïté, Pierrot de Lille, le cuisinier nordiste, mais aussi Winnie l'Ourson, Casimir, le Père Castor, la Belle et le Clochard devinrent de nouveaux amis. Lorsqu'il regardait Bambi ou les 101 dalmatiens, des larmes noyaient, presque toujours, ses yeux lors des scènes les plus émouvantes, preuves d'une grande sensibilité. Eric aimait également visionner les vidéos enregistrées lors des excursions qu'ils avaient effectuées ou feuilleter les albums de photos. Avec un large sourire, il désignait alors toutes les personnes qui s'y trouvaient.

Les mois d'hiver passèrent.

Cinéphiles, Céline et Sylvain, depuis la naissance d'Eric, n'avaient plus jamais eu l'occasion de fréquenter les salles obscures, toutefois, ils ne manquèrent pas la projection de "Rain Man". Précédé d'une excellente critique, ce film avait trusté les Oscars à Hollywood et la prestation de Dustin Hoffman, en adulte autiste, était une remarquable performance d'acteur. En Raymond Babitt, le héros de l'histoire, ils ne reconnurent cependant que quelques attitudes, quelques réactions de leur fils. Le monde des autistes est si vaste qu'il ne pouvait être réduit à ce que décrivait le scénario. En sortant de la séance, ils se dirent que si le film avait créé un petit pont vers un monde différent en expliquant cette déficience à ceux qui n'y étaient pas confrontés, il risquait aussi de donner une vision tronquée du problème car il n'abordait que la vie des autistes Asperger. Ils terminèrent la soirée, en amoureux, dans un restaurant comme au temps où tous les rêves leur étaient encore permis.

Quelques jours plus tard, partie pour la ville à la recherche de laine car elle aimait tricoter pulls et écharpes pour Eric, Céline rencontra la voisine de Séverine.

La conversation s'engagea :

-             "Cela fait longtemps que nous nous sommes rencontrées, je vous vois rarement dans le quartier. Il y a un ou deux mois, j'ai croisé Pierre-Hubert, votre beau-frère et j'ai été franchement étonnée d'apprendre que vous ne vous fréquentiez plus. Il m'a dit que vous aviez probablement été vexés de ne pas être reçus un jour de nouvel-an et que, finalement, c'était peut-être mieux ainsi car il avait toujours redouté que le contact avec votre fils handicapé ne traumatise le sien !".

Cela s'appelle recevoir un uppercut en plein estomac. Si elle fut profondément blessée par ces paroles, Céline ne laissa rien paraître, il y avait bien longtemps qu'elle avait compris qu'une partie de la famille n'avait pas accepté cet enfant différent. Pour de nombreuses personnes de leur entourage, que le handicap se nomme autisme ou porte un autre nom, il était assimilé à une tare et le mieux était de l'ignorer. Comme on dit :  Tout ce qui ne se sait pas, ne fait pas de tort.

A la bourse des valeurs, le handicap entraîne bien souvent la dévaluation des relations familiales ou amicales !

Le soir, quand elle relata cette conversation à son mari, il lui répondit :

-               " Tu sais... Je ne t'en ai jamais parlé pour ne pas te faire de peine, mais une dame âgée que je rencontrais souvent au cours de promenades dans les petits chemins de campagne et avec qui j'échangeais souvent quelques mots m'a une fois jeté à la figure que les enfants handicapés comme le nôtre n'apportaient que de la tristesse à leurs parents, coûtaient très cher à la société et que... le Bon Dieu aurait fait une bonne grâce de le reprendre à la naissance".

Un enfant est le fruit d'un amour partagé entre deux êtres. L'affection qu'on lui porte ne prend pas cours au moment où il pousse son premier cri mais bien avant. La naissance n'est que l'heureux aboutissement d'une longue espérance partagée.

(à suivre)

T.S. octobre 2014 toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

 

09:51 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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