12/10/2014

Chapitre VII : des progrès constants. 24

                  Durant le week-end, été comme hiver, Sylvain adorait faire des promenades en compagnie de son fils dans la campagne environnante. Il lui faisait écouter le chant des oiseaux, le murmure du ruisseau qui serpentait le long du petit bois pour se perdre ensuite dans les près. D'un geste discret, il lui désignait un faisan ou un lièvre détalant à leur arrivée. Parfois, un mulot aussi surpris qu'eux filait entre leurs jambes ou un héron les survolait silencieusement. Les vaches broutaient paisiblement l'herbe bien verte et relevaient la tête, à peine dérangées par leur passage. Eric était attentif à ces petites rencontres. Le voyant ainsi, on aurait presque oublié son problème, tant le sourire qu'il affichait et la sérénité dont il faisait preuve le faisait ressembler aux jeunes de son âge. Durant ces courts moments, Sylvain imaginait qu'une fenêtre de la bulle venait de s'ouvrir et qu'Eric y avait passé la tête pour capter l'air pur et profiter du calme des lieux. Il ne regrettait pas d'avoir, quelques années auparavant, pris la décision de quitter la ville trop bruyante, trop stressante et trop polluée.

En juin, lors de la fête qui clôturait traditionnellement l'année scolaire, le personnel éducatif des "Jours Meilleurs" réservait toujours une surprise aux parents. Chaque élève, suivant ses possibilités, participait à un spectacle monté par les enseignants. Cette fois, le cirque était à l'honneur ! Certains numéros présentés pouvaient paraître faciles aux yeux des profanes, mais les personnes présentes, en contact quotidien avec des autistes ou des polyhandicapés, savaient combien d'heures de travail, combien de répétitions avaient été nécessaires pour arriver à un tel résultat. Aussi, les spectateurs appréciaient-ils à sa juste valeur le résultat du travail réalisé par les enseignants pour mettre en scène cette succession de saynètes.

Lorsqu'Eric apparut, monté sur le cheval, le guidant sous l'œil attentif du responsable de l'hippothérapie, exécutant quelques figures simples, Sylvain et Céline furent envahis par l'émotion. Il ne se contentait plus de le caresser, de le promener à la longe, il avait vaincu cette peur que lui inspirait l'animal. Il les cherchait du regard et sourit lorsqu'ils les repéra parmi la foule, content d'être à leurs yeux, le roi du spectacle.

-            "Il est g'and le cheval d'E'ic, il s'appelle F'ingant" dit-il fièrement lorsqu'il rejoignit ses parents.

Sylvain avait ressenti une émotion comparable à celle du jour où jour où il lui avait ramené sa toute première bicyclette. En effet, Eric avait appris très jeune à faire du vélo et les petites roues stabilisatrices avaient été très vite retirées. Il partait alors se balader dans les petits chemins de campagne en compagnie de sa maman.

Céline profitait de ces balades pour repérer d'éventuels terrains cultivables. Le hasard lui fit croiser le chemin du vieux jardinier qui était sur le point d'abandonner son lopin de terre. Sylvain avait déjà rencontré quelques fois cet homme. Bavardant avec lui, il avait, un jour, évoqué le problème familial et la recherche d'un petit terrain à cultiver. En l'écoutant, le regard du vieil homme s'était embué.

Regardant Eric d'un air bienveillant, il dit à sa maman :

-             "Cette terre m'a apporté énormément de joie dans l'existence, maintenant que l'âge et surtout mon rhumatisme m'empêche de me courber pour la travailler, je serais vraiment heureux qu'elle procure à ce jeune homme autant de satisfactions que j'en ai reçues, je ne vous la loue pas, je vous laisse la cultiver et, si vous le souhaitez, je viendrai ,de temps à autre, vous conseiller pour les semis".

La solidarité se décline parfois en quelques mots.

Les gens de la terre ont gardé cette simplicité et cette sincérité qui leur permettent d'aborder tout naturellement et sans aucune arrière-pensée les personnes différentes. Sylvain se disait souvent que plus on s'élevait dans l'échelle sociale, plus on acquérait de connaissances, plus le handicap semblait étudié, disséqué, analysé en profondeur et moins il était accepté.

On bêcha, sema, planta, on arrosa, on revint toutes les semaines et Eric vit germer, pousser, s'épanouir ces petites graines qu'il avait, lui-même, mises en terre. Les heures passées au jardin étaient toujours étrangement silencieuses, ce lieu ressemblait à un sanctuaire où le jeune autiste prenait, peu à peu, conscience de toute cette vie qu'il avait jusqu'alors ignorée. Le docteur Lambert leur avait toujours affirmé que la personne autiste trouvait dans le rythme du jardinage, intimement lié à celui des saisons, un cycle rassurant, apaisant.

Le jardin devint le but des sorties dominicales durant les mois d'été. On y passa bien des journées en y amenant pique-nique et sièges pliants. Vers la fin du mois de septembre, Sylvain fit comprendre à Eric que les visites au potager seraient désormais moins fréquentes.

-              "Il faut laisser le ja'din se 'eposer"" lui répondit-il prouvant qu'il avait bien compris le message.

Il n'y avait eu aucune difficulté à lui faire admettre que la terre, devait, elle aussi, prendre un repos mérité durant la morte saison pour qu'elle puisse, bien régénérée, produire à nouveau d'excellents légumes, offrir de magnifiques fruits lorsque le soleil et la chaleur seraient de retour.

-               " Bientôt, elle se couvrira d'un grand manteau de neige qui la protègera des morsures du vent du Nord. Bien au chaud sous cette couverture naturelle, elle sommeillera et se réveillera en pleine forme quand les beaux jours reviendront" lui expliqua encore Sylvain.

(à suivre)

T.S. octobre 2014  Toute reproduction même partielle non autorisée sans l'accord de l'auteur.

09:53 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Bonjour Serge,

Très "secoués", nous attendons la suite ...

Amicalement à Vou2. -- Jakénelly.

Écrit par : jacques De Ceuninck | 12/10/2014

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