04/10/2014

Chapitre V : Retour aux "Jours Meilleurs" 16

              Quand ils franchirent la grille des "Jours Meilleurs", il leur sembla que cinq années de la vie d'Eric venaient d'être gommées en un instant. L'accueil du directeur fut extrêmement amical, il semblait au courant de la situation, le pédopsychiatre l'ayant probablement contacté après leur visite.

Quand l'entretien fut terminé, le jeune garçon accepta facilement de retourner dans cette école qu'il avait quittée cinq ans auparavant mais, à la stupéfaction des parents, il interrogea :

-           "E'i va veni' ave sa valise ?"

-           " Non le bus viendra à nouveau te chercher tous les jours" lui répondit le directeur.

-           "E'i veut aller à l'inte'nat !", la demande était sans appel !

Le directeur regarda les parents et déclara :

-           "Alors, si tes parents sont d'accord, le car de ramassage scolaire viendra te chercher le lundi matin et te reconduira à la maison, le vendredi après-midi, tu dormiras toute la semaine avec tes copains à l'internat".

Soucieux du bien-être des enfants qu'il accueillait, le brave homme voulait absolument trouver la meilleures solution. Les parents comprirent que les années passées aux "Brindilles" l'avaient habitué à un nouveau rythme de vie et, le moment de surprise passé, afin de ne pas le perturber davantage, ils acceptèrent la proposition.

Eric venait de retrouver le sourire.

Une semaine plus tard, la direction des Brindilles leur adressa un courrier. Elle conviait les parents à venir reprendre les vêtements et autres effets personnels qui étaient restés dans l'institution. Les différentes familles se retrouvèrent donc par une froide matinée de janvier dans ce bâtiment qu'ils avaient, avec cœur, rénové de leurs mains. Etrangement, celui-ci ne leur inspira plus qu'un sentiment d'indifférence. En ce lieu où une quinzaine de jours plus tôt, ils avaient apprécié se retrouver dans une atmosphère chaleureuse autour du sapin, mangeant la coquille et savourant le chocolat chaud, ils ne ressentirent, cette fois, que tristesse et froidure. Le sentiment de déception peut parfois modifier diamétralement la perception des choses !

Les visages étaient graves, les parents mesuraient la vanité des efforts consentis. La décision de fermeture avait-elle été prise avec l'assentiment de Marianne ou à son insu ? Elle se tenait un peu à l'écart du groupe, osant à peine croiser du regard les différents interlocuteurs. C'est l'administrateur délégué et le gestionnaire qui entamèrent la réunion. Au cours de l'historique qu'ils firent, pas un seul mot n'évoqua le travail fourni par les parents, la reconnaissance fut totalement absente de leur discours. Le comptable expliqua que, contrairement à ce que les derniers mois avaient laissé entrevoir, aucune amélioration sensible des finances n'était apparue; les intérêts des prêts contractés auprès des banques pour payer les salaires et les primes de fin d'année avaient fait exploser le budget.

-              " On ne peut pas peigner un diable qui n'a presque plus de cheveux, tout au plus, ne lui reste-t-il sur le crâne que... quelques brindilles" crut-il bon ajouter avec le sourire.

Un humour déplacé qui fit très mal, les parents n'avaient pas apprécié la plaisanterie, l'avenir de leurs enfants étant la principale raison de leurs préoccupations.

Au moment de se rendre au dortoir pour vider les armoires, ils crurent voir passer furtivement une éducatrice. Comment se faisait-il que du personnel soit encore occupé alors que l'établissement était censé ne plus accueillir un seul résident. Marianne, impassible, avait feint ne pas entendre la remarque faite à voix haute par un parent. Elle prit un air faussement distrait.Valises et sacs remplis, les parents échangèrent encore quelques mots, conscients que leurs chemins ne se croiseraient sans doute plus.

Ce n'est que quelques jours plus tard que certains apprirent, par des gens du village, que les "Brindilles" fonctionnaient toujours. La dizaine de jeunes qui s'y trouvaient désormais venait d'un pays voisin qui, n'investissant pas ou très peu dans le domaine social, préférait voir ses handicapés franchir la frontière afin de bénéficier d'un hébergement de qualité et d'un savoir-faire non égalé sur son territoire. Les subsides que ce pays offrait étaient nettement plus élevés que ceux payés précédemment. Le redressement des finances avait primé; l'argent, une fois encore, avait supplanté le cœur, d'autres jouissaient du fruit de leur travail en profitant de ce cadre qu'ils avaient souhaité agréable pour leurs enfants. Un sentiment de trahison en avait envahi plus d'un. Ce n'est pas pour cela qu'ils furent heureux d'apprendre, quelques mois plus tard, que la maison s'était vue dans l'obligation de fermer ses portes. Les responsables, insouciants du mal qu'ils avaient généré au sein de nombreuses familles, avaient rapidement retrouver de l'embauche dans le secteur de l'aide aux handicapés tandis que les éducateurs émargeaient toujours au chômage. D'autres parents étaient confrontés au même problème qu'eux avaient connu. Sylvain et Céline parlèrent encore souvent de cette expérience qui avait fait naître tant d'espoirs mais qui était devenue finalement le symbole d'un énorme gâchis. 

(à suivre)

 

T.S. octobre 2014 - toute reproduction même partielle non autorisée sans l'autorisation de l'auteur.

 

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