25/09/2014

Le temps de l'école maternelle 7

Eric était arrivé à l'âge où un enfant quitte le cocon familial pour entrer à l'école. Ses parents décidèrent d'un commun accord de l'inscrire à la maternelle que Sylvain avait fréquenté. Ainsi, vingt-cinq ans plus tard, il rencontrait Madame Donnez dans un environnement qui n'avait pas beaucoup changé, seul le chauffage central avait remplacé le vieux poêle à charbon. Les années avaient creusé quelques rides, apporté quelques cheveux gris à l'institutrice mais il retrouvait ce sourire bienveillant, cette tendresse naturelle qui avait consolé tant d'enfants.

Lorsque le grand jour arriva, on ne sut jamais qui des deux fut le plus stressé, le petit garçon partant sans un regard en arrière ou la mère le regardant s'éloigner à la main de la vieille enseignante, la gorge serrée. L'avant-midi parut longue à Céline, elle attendait avec impatience l'instant des retrouvailles. Jusqu'à ce jour, l'enfant n'avait jamais passé une seule minute sans sa mère, inconsciemment, le cercle familial était devenu le rempart inébranlable contre les agressions du monde extérieur.

Quand elle vint le rechercher, Eric trépignait de joie et se jeta dans ses bras, il fut cependant incapable de raconter ce qu'il avait fait durant la matinée.

Rencontrant Madame Donnez, quelques semaines plus tard, celle-ci leur dit :

-  "Contrairement à d'autres, Eric n'a jamais pleuré dans la classe, il semblait même observer avec étonnement les petits, inconsolables de l'absence de leur maman".

-  "Ce fut totalement différent lorsque tu es venu pour la première fois, tu te rappelles !" dit-elle, avec un sourire, en s'adressant à Sylvain.

Bien sûr que celui-ci se souvenait de son entrée en maternelle, il réclamait sans cesse sa maison au point qu'on l'avait installé à la fenêtre d'où il la voyait et cela avait le don de le calmer.

Curieusement, au sein de l'école maternelle, Eric ne semblait pas différent des autres enfants de son âge, la première année se passa donc sans problème.

A la maison, il jouait très rarement avec les jeux qui lui étaient offerts, il préférait rester de longues heures dans le garage, assis devant le compteur à gaz, le regardant tourner lorsqu'il enregistrait la consommation et tapotant sur la vitre de son petit doigt quand celui-ci s'arrêter, espérant peut-être le voir redémarrer. Il avait une fascination pour ces chiffres qui défilaient lentement. Lorsqu'il était dans le salon, couché sur le tapis, il feuilletait des catalogues de vente par correspondance non pour y admirer les objets présentés mais attiré par le déroulement de la numérotation des pages qu'il faisait défiler rapidement entre le pouce et l'index. C'était un rituel, un perpétuel recommencement qui semblait le combler de joie, le rassurer. Ce ne sera que progressivement qu'il prendra du plaisir avec les jeux de cubes, les petites voitures et, plus tard, avec le théâtre de marionnettes et les puzzles.

L'entrée en seconde maternelle coïncida avec le déménagement dans la nouvelle maison située à la campagne. Aux yeux de Sylvain, l'air plus pur et la sérénité de l'endroit devaient être des éléments capables d'aider Eric à trouver ce calme dont il semblait avoir tant besoin. Leur choix s'était porté sur un immeuble de construction récente, entouré d'un jardin arboré et clôturé où le garçon pouvait s'ébattre en toute sécurité. Plusieurs fois, avant de passer chez le notaire afin d'officialiser l'achat, ils avaient visité les lieux en sa compagnie. Leur but était qu'il accepte facilement le changement car toute modification des habitudes, la plus minime soit-elle, restait génératrice d'angoisse.

Cela faisait trois ans que les soirées étaient toujours aussi difficiles, Céline demeurait auprès de son fils jusqu'à ce qu'il s'endorme tandis que Sylvain attendait dans un fauteuil du salon, feuilletant distraitement des magazines, essayant de se concentrer sur des mots croisés, tressaillant à chaque bruit en provenance de la chambre, signe qu'Eric n'avait pas encore trouvé le sommeil. Les visites des amis et connaissances s'étaient faites plus rares, ceux-ci paraissant mal à l'aise quand on évoquait le comportement de l'enfant. Un sentiment de solitude gagna peu à peu le jeune couple.

A l'école du village, Eric ne fut pas accepté. Dès la fin de la première journée, l'institutrice de seconde maternelle interpella sèchement Céline :

-    "Avez-vous déjà constaté que votre fils présente un réel problème, il reste le plus souvent dans le fond de la classe, marque peu d'intérêt pour les activités proposées, ne joue pas avec les autres et, de plus, je ne le comprends pas très bien quand il s'adresse à moi, il baragouine des mots bien à lui, vraiment... je ne vois ce qu'on pourra faire avec lui au sein de notre école, je crois sincèrement que sa place n'est pas ici".

La jeune femme accueillit cette remarque comme on recevrait un coup de poignard. Face à la tristesse qui l'envahit et les larmes qui lui montèrent aux yeux, l'enseignante resta de marbre et, sans dire un mot, se dirigea vers d'autres parents qu'elle accueillit avec un grand sourire en disant :

-     "Elle est adorable votre petite fille, elle fait déjà preuve d'intelligence, je crois que nous allons faire du bon travail ensemble, n'est-ce pas Isabelle ?".

Céline regrettait Madame Donnez et son air bienveillant, il était clair qu'Eric ne pouvait rester une heure de plus dans cet établissement scolaire, la titulaire faisant preuve d'une totale incompréhension à son égard.

(à suivre)

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T.S. septembre 2014.

09:54 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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