24/09/2014

Chapitre II : la petite enfance d'Eric 6

             A l'âge d'un an, Eric fit ses premiers pas. Quelle ne fut pas la surprise de Céline, en cette veille de Noël, lorsqu'elle le vit s'avancer maladroitement vers elle en tendant les bras ! On raconta à la famille les progrès de l'enfant mais on se garda bien d'évoquer les difficultés rencontrées chaque soir. Comme le déclarait Sylvain, les grands-mères auraient apporté leurs lots de conseils, très souvent divergents, chacune croyant détenir l'unique vérité, une source de conflits qu'il voulait, à tout prix, éviter.

Quand il prononça pour la première fois "papa", Sylvain ne put masquer son émotion en entendant ce mot usuel que lui n'avait jamais eu l'occasion de prononcer. Bien entendu, Céline vécut un moment tout aussi émouvant lorsqu'il articula, quelques jours plus tard, "maman". On essaya alors de lui faire dire son prénom, avec difficulté, il articula : "E'ii". Pour le pédiatre, il n'y a avait, en cela, rien d'alarmant car le son "r" est le dernier à acquérir lors de l'apprentissage de la parole. Il nomma son petit ours en peluche "Poupou". Son vocabulaire s'arrêta anormalement là.

C'est à cette époque également que les jeunes parents remarquèrent que leur fils semblait profondément perturbé lorsque des objets n'étaient pas remis à leur place habituelle ou lorsqu'un imprévu survenait dans le déroulement de la journée. Une visite impromptue provoquait chez lui un sentiment d'angoisse nettement perceptible, si bien que, rapidement, Céline et Sylvain en arrivèrent à redouter ces coups de sonnette annonçant l'arrivée inattendue d'un visiteur.

Eric désormais parlait, mais il fallait décoder son vocabulaire, ce qui n'était pas toujours facile. Les parents eurent même l'impression, pour le comprendre, d'apprendre une langue qui leur était totalement étrangère. Au cours des promenades dans la campagne proche de leur habitation, il était fasciné par les "titis", terme qui servait à désigner les tracteurs. Longeant une prairie, il s'arrêtait fréquemment pour regarder les "va" désignant de son petit doigt ces bêtes à cornes qu'il n'osait cependant pas approcher et, au hasard d'un chemin, une "pou" fuyait rapidement, en caquetant, pressée de rejoindre la basse-cour. "Ti'tou" signifiait qu'il avait envie d'aller promener, de faire un petit tour. Quand il montait dans une voiture, il semblait ravi de faire un "ti'tou té" et lorsqu'il rencontrait une personne portant un chapeau,  il tendait la main vers celui-ci pour s'en saisir, en le désignant par "apon". Pour le non-initié, il n'était pas toujours aisé de réaliser immédiatement ce qu'il voulait dire et l'incompréhension qu'on lui montrait alors pouvait parfois s'avérer être à l'origine de petites colères.

Lors de la visite mensuelle chez le pédiatre, Sylvain et Céline lui firent part de ces différentes constatations qui les inquiétaient énormément. Comme la parole est la reproduction de sons entendus, ils imaginèrent que leur enfant était sourd. Les écoutant avec attention, cette fois, le vieux médecin parut tracassé. Perdu dans ses pensées, il se lissa la barbe longuement et finalement conseilla aux parents d'aller consulter un pédopsychiatre.

C'est ainsi qu'ils rencontrèrent, pour la première fois, le docteur Lambert, sans se douter un seul instant que ce dernier les accompagnerait durant des années. Le jeune médecin, lui-même père de famille, les mit de suite à l'aise. Il fut beaucoup plus facile pour le jeune couple d'évoquer avec lui les problèmes quotidiens, les questions qu'ils se posaient, l'inquiétude qui commençait à poindre. Ce fut nettement plus aisé de dialoguer avec lui qu'avec le vieux praticien aux idées bien arrêtées par des années d'expérience mais aussi bien éloignées des problèmes psychologiques qui parfois survenaient. Il se dégageait de cet homme, un charisme qui leur fit reprendre, peu à peu, confiance.

A la demande du docteur Lambert, le cas d'Eric fut analysé par plusieurs personnes : un neurologue, une logopède, un spécialiste de l'oreille... Dès le départ, le médecin généraliste, plus souvent sur le terrain, fut également associé à ces recherches. Le diagnostique fut difficile à poser. Physiquement, rien ne différenciait le garçonnet des autres enfants de son âge. Un joli petit garçon aux cheveux blonds, aux yeux bleus, toujours souriant; recherchant le contact tout en se méfiant des personnes qu'il ne connaissait pas. Psychologiquement, il semblait souffrir de certains troubles perceptibles mais difficilement définissables. Ses pleurs lorsqu'il se retrouvait seul dans sa chambre, son état soudainement perturbé face à un changement, son vocabulaire déficient et son besoin d'être constamment rassuré en présence de personnes inconnues prouvaient qu'il ne se développait pas selon le schéma classique ! On dit aux parents de prendre patience, que le temps permettait souvent d'améliorer certaines situations.

Le docteur Lambert constatant le désarroi des jeunes parents leur conseilla de rencontrer des psychologues qui les aideraient à accepter cette évidence que leur enfant était différent. Les premières séances furent mal-vécues, elles les amenèrent au bord du gouffre. Le couple connut alors une bien compréhensible période de déprime. Sylvain se refit cent fois le film de sa vie, ce père trop tôt disparu, cette mère qu'il savait malade depuis sa naissance, le combat qu'il avait dû mener pour se faire admette par sa belle-famille et maintenant ce fils qui souffrait d'un mal encore inconnu. Des idées bien noires l'envahirent et, longtemps, il eut l'impression que dans le grand livre de la vie, le destin s'acharnait sur lui et avait rayé le mot "bonheur" sur chaque page composant son existence. Céline, plus réaliste, avait fait une analyse bien différente du problème :

 - "Ce qui est passé est passé, même si les faits d'hier déterminent parfois ceux d'aujourd'hui, nous n'aurons jamais la possibilité de revenir en arrière afin de modifier le cours des choses. Lorsqu'un problème surgit, il faut y faire face, il ne faut jamais laisser tomber les bras, le fatalisme fait souvent le lit de l'immobilisme, mieux vaut tenter par notre attitude d'influencer positivement le futur" répétait-elle souvent.

Elle avait le caractère plus trempé que son mari, elle se mit à rechercher les livres, les articles de magazines, à regarder les émissions télévisées traitant des problèmes de santé chez l'enfant. Si de nombreuses chroniques médicales étaient consacrées aux hyperactifs, aux handicapés locomoteurs, aux enfants trisomiques et même aux enfants colériques, elle ne découvrit malheureusement jamais d'exemples relatifs à ce que vivait Eric. Souffrait-il d'un mal inconnu ou d'une maladie orpheline ? Le seul moyen de l'aider était d'être constamment à son écoute et d'interpréter ses réactions pour mieux le comprendre. Elle nota consciencieusement toutes ses observations quotidiennes et en fit régulièrement rapport au pédopsychiatre. Celui-ci leur était reconnaissant de lui fournir tant d'observations, tant de détails, mais pour Céline et Sylvain, il n'y avait rien d'extraordinaire à cela, ils avaient l'impression de faire simplement leur "job" de parents.

(à suivre)

T.S septembre 2014 

 

11:38 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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