20/09/2014

Céline et Sylvain (suite) 3

            Sylvain avait vingt-trois ans, sa jeunesse n'avait pas été particulièrement malheureuse même si la poisse lui avait très souvent collé aux basques. Quelques semaines après sa naissance, son père disparaissait dans un accident laissant l'enfant unique sous la responsabilité d'une jeune veuve éplorée. Sa petite enfance, il l'avait passée entre une mère malade qui n'était jamais parvenue à faire son deuil et une grand-mère, veuve elle aussi, qui avait tendance à trop le couver. Diable, n'est-il pas le seul représentant masculin au sein de cette famille dont tous les hommes avaient été emportés par le tourbillon qui avait ravagé l'Europe durant les années quarante ! 

On sait que pour trouver un bon équilibre, pour se structurer, un enfant a besoin, dès sa naissance, de deux éléments indissociables, la tendresse maternelle dont nul être humain ne peut se passer et l'expérience paternelle, référence importante particulièrement chez les garçons. De la petite enfance aux portes de l'adolescence, cette complémentarité lui fit cruellement défaut. Comme les enfants de son âge, Sylvain aurait aimé faire du sport, il préférait le basket au football et, sur sa bicyclette, il ne craignait personne lors de petites courses organisées dans les rue du quartier encore peu envahies par la circulation automobile. La peur de l'accident au travers du souvenir du mari trop tôt disparu faisait toujours reculer sa mère au moment de signer l'autorisation pour l'obtention d'une licence sportive. Il en était réduit à jouer, le plus souvent seul, dans une pièce de la grande maison, inventant au moyen de petites figurines et de modèles réduits tout un monde dans lequel, durant des heures, il s'évadait. Pour se consoler secrètement, Sylvain avait entretenu l'espoir que lorsqu'il serait grand, cette invisible camisole que la famille lui avait passée pour le surprotéger se délierait subitement et qu'alors rien ne l'empêcherait de donner libre cours à ses envies.

Bien plus tard, Valériane, sa mère rencontra un nouveau compagnon qu'on lui fit appeler "papa" profitant de la naïveté de son jeune âge. Plus tard, dès qu'il prit conscience du drame qui avait frappé sa famille, plus jamais il ne prononça ce mot qu'il considérait comme sacrilège. D'incompréhensions en maladresses réciproques, aucune relation profonde ne parvint à se concrétiser entre le jeune garçon et cet homme qu'il considérait comme un intrus. Le couple se mit à passer des soirées chez des amis ou au cinéma, à partir en excursion d'une journée ou en voyages à l'étranger et Sylvain fut très souvent confié à Lucie, la grand-mère maternelle. Malgré le dévouement de cette brave femme, il se sentit de plus en plus seul. Il ne lui restait que les études pour s'affirmer, pour montrer qu'il existait au-delà de l'image paternelle dont il semblait être devenu l'unique reflet pour sa mère. Après les études secondaires, il trouva rapidement du travail d'employé de bureau et continua à suivre des cours pour s'élever dans l'échelle sociale.

Quand il rencontra Céline, il sut inconsciemment que le ciel se dégageait enfin, qu'il pouvait désormais envisager la vie sous un angle moins pessimiste et il ne se trompait pas. La poisse qui le poursuivait restait  cependant à l'affut, elle le rattrapa rapidement, tout ne fut pas simple. Georges, le père de la jeune fille ne voyait pas d'un très bon œil ce garçon qui allait lui voler sa cadette. Lui qui avait épousé Amélie à l'âge de trente ans, trouvait sa fille de vingt-et-un ans bien jeune encore pour fonder une famille. Il fit donc tout pour retarder cette union et même pour provoquer la rupture de la relation. Les obstacles qu'il ne manquait pas de semer sur la route des jeunes tourtereaux avaient bizarrement le don de décupler leur amour et d'amplifier leur envie de vivre ensemble. Ils firent preuve de tant de volonté à défendre leurs aspirations que Georges dut s'avouer vaincu. Le mariage eut finalement lieu.

Dans la petite église où parents, collègues de travail et amis d'enfance s'étaient donnés rendez-vous en cette belle journée estivale, le "oui" sacramentel, chargé d'émotion, mutuellement échangé, avait mis fin à une longue période de doute. La fête dura bien tard et les jeunes mariés avaient depuis longtemps rejoint leur petit nid d'amour quand les derniers invités, un peu éméchés, quittèrent la salle des fêtes réservée à cette occasion. Jamais lune de miel n'avait si bien porté son nom ! Peu rancunier, Sylvain oublia rapidement que celui qui était devenu son beau-père lui avait empoisonné cette merveilleuse période qu'est la découverte d'un amour, ce temps des promesses un peu folles et des "je t'aime" répétés à longueur de rencontres. Il ne put cependant s'empêcher de penser que les deux hommes qui avaient, jusqu'à présent, fait une intrusion dans sa vie, lui avaient apporté bien des soucis !    

(à suivre)

 copyright : T.S. septembre 2014

16:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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